Les franciscains vont sauver Wall Street

Le 3 juillet 2009, par Emmanuel Lemieux

Bernard Madoff est devenu le grand méchant loup du marché. Faut-il que les bourses du monde entier lisent le manuel de technique comptable et de mathématiques financières, du franciscain Luca Pacioli, en date de 1494, pour se trouver un dessein angélique ? S’enrichir pour s’appauvrir, mais avec rigueur et science.

Il est devenu dans les derniers jours de cette année, l’ogre du monde. Bernard Madoff, 70 ans, est accusé d’avoir échafaudé la plus gigantesque escroquerie du siècle commençant, avec 50 milliards de dollars engloutis. Son système pyramidal permettait le versement des intérêts à ses anciens clients grâce au capital apporté par les nouveaux. Aucune explication. Nulle transparence. Dix-sept années de discrétion absolue. La notabilité comme garantie. Madoff, ancien président du conseil d’administration du Nasdaq, avait été nommé en 2000, avec respect, comme membre du conseil consultatif du SEC, l’autorité de régulation des marchés américains. Et semble t-il, on le sollicitait fréquemment.

Le libéralisme porte haut et beau le principe de responsabilité, et lorsque le système déraille, les responsables deviennent des coupables et parmi les coupables, se dénombreront quelques boucs émissaires. Le système reste sauf, et offre en pâture ces figures de prédateurs de masse financière. L’époque compte d’autres ogres de la mondialisation tels que les tueurs et les violeurs en série, et transfrontières à l’occasion.

Le krak financier, la débâcle économique qui s’annonce, et les fragilités sociales réveillent ainsi les questions taraudantes. S’enrichir, mais jusqu’où et pourquoi et comment ?

Les marchés vont-ils redécouvrir les préceptes d’un manuel publié en 1494, celui d’un précis de technique comptable et de mathématiques financières, rédigé par un franciscain, Luca Pacioli ? Seront-ils convaincus par la Summa juridique du franciscain Angelo da Chivasso, brûlée par Luther mais diffusée dans toute l’Europe, sans discontinuer, jusqu’au XVIIIe siècle ? Se laisseront-ils séduire par le traité sur les contrats, du franciscain Bernardin de Sienne ?

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Allégorie de la pauvreté franciscaine (Giotto)

L’historien Giacomo Todeschini s’attelle depuis les années 1970, à la reconstitution d’un pan oublié de l’histoire de la science économique : les franciscains, adeptes d’une pauvreté méticuleuse et sans concessions, ont paradoxalement théorisé à l’attention des chrétiens, des usages éthiques, mais aussi technique des finances, et de l’économie du monde moderne européen. De là à affirmer que Max Weber étudiant l’éthique protestante, s’est engagé dans la même veine intellectuelle que les franciscains et leur éthique économique chrétienne, il n’y a qu’un pas.

La figure de proue franciscaine est le marchand actif. Il sait faire fructifier grâce à son travail, un capital qui prend une valeur positive à la condition de contribuer à la croissance d’un « bonheur citadin ». A l’inverse, les économistes franciscains fustigent le propriétaire foncier, l’aristocrate oisif, le rentier stérile.

Un détail, l’ordre de Saint-François avait une visée précise de l’économie : s’enrichir pour s’appauvrir. Il lui avait semblé avoir trouvé un équilibre. « Dans la construction d’un bien commun, la pauvreté et la richesse pouvaient se révéler proches et complémentaires, dès lors qu’elles conféraient une dimension concrète au choix d’agir, quotidiennement, en vue de la définition d’un bien-être collectif. », note Giacomo Todeschini, dans son étude éclairante.

S’enrichir pour s’appauvrir. Les franciscains l’avaient rêvé, la théologie néo-libérale l’a cauchemardé.




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