Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Les hommes providentiels sont de retour !

jeudi 9 mars 2017, par Ziad Gebran

Le come-back en politique, une spécialité française.

Élections 2017. Doux euphémisme : Jamais depuis l’instauration de l’élection présidentielle au suffrage universel, une campagne n’aura été aussi mouvementée ! À moins de 60 jours du scrutin, le casting ne semble toujours pas définitif. Du moins, il ne l’était pas jusqu’au matin du lundi 6 mars, au moment où Alain Juppé a annoncé qu’il renonçait définitivement à la course. Pourtant, pendant les deux dernières folles semaines qui ont bouleversé la droite et le centre, le vaincu de la primaire avait toutes les cartes en main pour revenir. Plus de 200 personnes engagées dans le camp de François Fillon lâchaient le le candidat désigné et une grande majorité d’entre elles lui faisait un appel du pied assez explicite au maire de Bordeaux. Jusqu’à ce moment-là, le plan B était un plan J, confirmant l’appétence de la France pour les come-backs politiques.

Dans quel pays autre que le nôtre, un candidat qui échoue peut revenir quelques années plus tard ?

Si nous comparons la situation politique de notre pays avec celle d’autres pays occidentaux, nous sommes les champions du retour ! Avant Nicolas Sarkozy, qui tenta contre toute attente de revenir chez les Républicains après sa défaite de 2012, Valéry Giscard d’Estaing, ancien président de la République, avait tenté de revenir sur le devant de la scène en repartant du bas de l’échelle politique. C’est comme si Jimmy Carter avait décidé de tenter de rempiler en 1984 ! Dans quel pays autre que le nôtre, un candidat qui échoue peut revenir quelques années plus tard pour représenter son parti au même type de scrutin ? Jacques Chirac tenta par 2 fois d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat avant d’arriver à ses fins au troisième essai, comme d’ailleurs son prédécesseur François Mitterrand. Nous pouvons aussi remonter jusqu’à Napoléon, qui réussit à rentrer de son exil, après avoir été chassé du pouvoir par les puissances européennes. Les exceptions existent, Lionel Jospin en tête, mais demeurent incomprises.

Cette tendance au retour nous semble tout droit « héritée du catholicisme et de la monarchie (…) Notre culture politique accorde à la personnalisation du pouvoir une plus grande importance  », nous explique le constitutionnaliste Dominique Rousseau, cité dans un article du Monde, intitulé précisément « Le come-back » qui en politique est une exception française. Mais plus que cela, les Français n’expriment-ils pas ainsi un véritable amour de l’homme providentiel, ce « personnage qui apparait dans les périodes de crises, et qui se présente comme le sauveur ultime chargé d’une sorte de mission historique ou divine  » tel que le définit Jean Garrigues, spécialiste de l’histoire politique et auteur du livre Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Éditions du Seuil, 2012) ? Ils l’attendent et sont prêts à faire revenir les perdants, les absents, ceux qui sont passés par une traversée du désert... dont la plus illustre reste celle du général de Gaulle, de 1953 à 1958. « Les temps du malheur sécrètent une race d’hommes singulière qui ne s’épanouit que dans l’orage et la tourmente  », écrivait d’ailleurs François Mitterrand en décrivant le général de Gaulle dans Le Coup d’Etat permanent.

« Les Français aiment ceux qui souffrent, bordés de cicatrices, celui qui s’effondre parce qu’ainsi ils le poussent à se relever. » (Christian Delporte)

En effet, « les Français aiment ceux qui souffrent, bordés de cicatrices, celui qui s’effondre parce qu’ainsi ils le poussent à se relever (…) ils ne se lassent pas des histoires aux allures d’épopée où le récit mêle trahison, vengeance, merveilleux. Sceptiques à l’égard des systèmes politiques, ils pensent qu’un homme porté par la Providence peut accomplir des miracles et changer leur destin  ». C’est Christian Delporte, spécialiste d’histoire contemporaine et auteur de Come-back ou l’art de revenir en politique (Flammarion, 2014) qui le dit. D’ailleurs, ne dit-on pas habituellement que l’élection présidentielle est la rencontre entre un homme et le peuple ? Pourtant, les événements de ces derniers mois semblent nous signifier que, davantage que le comme back, c’est plus le « dégagisme », pour reprendre l’expression popularisée par Jean-Luc Mélenchon, et tirée de la révolution du jasmin en Tunisie, qui sera à la mode ce printemps 2017.

Malgré leurs blessures respectives, Nicolas Sarkozy a raté son retour qu’il pensait triomphant et Alain Juppé a refusé de sauter l’obstacle au dernier moment. Ce dernier présentait toutes les caractéristiques de l’homme providentiel de Patrice Gueniffey, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), « attendu comme tel, dans les crises où aucune issue ne semble praticable, du moins dans le cadre des institutions », mais sans avoir compris la règle du retour, que résume Christian Delporte par cette phrase : « de sa capacité à analyser (les circonstances) dépend la réussite ou l’échec de l’homme politique. Les vainqueurs sont ceux qui par habileté, audace, savent saisir les opportunités pour forcer le destin »

Emmanuel Macron a forcé son destin, et a obligé François Hollande à renoncer à briguer sa succession, geste inédit sous notre régime.

En face, de l’autre côté de l’échiquier politique, quelqu’un a joué cette carte. En se mettant en marche vers l’Elysée, Emmanuel Macron a forcé son destin, et a obligé François Hollande à renoncer à briguer sa succession, geste inédit sous notre régime. Depuis, le président de la République essaie tant bien que mal de revenir sur le devant de la scène, maintenant qu’il est quasiment libéré de toute contrainte institutionnelle. Il n’a jamais été aussi actif, mais reste peu audible. Il tente d’être présent, mais les derniers jours de son mandat n’apparaissent qu’en filigrane d’un feuilleton politique, qui le dépasse.

Depuis peu, certains font entendre que le candidat ni de gauche ni de droite serait l’héritier du hollandisme. Comment s’appelle le livre-projet d’Emmanuel Macron ? Révolution. Mot dont l’origine étymologique latine peut vouloir signifier « retour en arrière ». Doit-on y voir un énième come back, subliminal cette fois ?


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.