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Les îles, lui, elle

vendredi 14 octobre 2011, par Vanessa Postec

Philippe Lançon, un excellent écrivain, une sorte de Houellebecq avec du style.

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Philippe Lançon

Un journaliste qui écrit sur un livre écrit par un journaliste qui écrit sur les livres, ça sent le mariage consanguin à plein nez. Alors on va faire comme si. Comme si Philippe Lançon ne travaillait pas à Libération et à Charlie Hebdo, ou comme si Les îles n’était pas de son fait (pas plus, d’ailleurs, que Je ne sais pas écrire et je suis un innocent, publié il y a une poignée d’années sous le pseudonyme de Gabriel Lindero).
Comme si les deux, en somme, roman et romancier, n’avaient rien à voir. Ce qui est peut-être la plus juste manière d’appréhender la littérature, mais pourtant la moins évidente ici, car Philippe Lançon, l’écrivain, et Philippe, le narrateur, ne font qu’un, ou plutôt un et demi, la fiction venant combler, dans des proportions variables et mal déterminées, les blancs de la réalité, l’inconnu et les vacillements de la mémoire.

"Des imbéciles ambitieux et paniqués qui hantaient les couloirs de l’actualité avec des allures d’éjaculateurs précoces."

Philippe, le narrateur, est journaliste, sans grandes illusions sur les entreprises de «  papier peint  » qui l’emploient : « elles étaient dirigées par des notables sans argent, folie ni génie, des comptables omnipotents, des imbéciles ambitieux et paniqués qui hantaient les couloirs de l’actualité avec des allures d’éjaculateurs précoces.  » Il est divorcé, il aime les femmes, il aime les livres.
Et puis il aime les voyages, les îles qu’il a fait siennes, Hong-Kong et Cuba, et ceux qui voyagent. Il s’installe chez les amis du bout du monde et les reçoit chez lui. Il joue les passeurs, aussi, et aide Jad, l’avocate de Hong-Kong, pétrie d’éducation anglo-saxonne et d’orgueil généreux, à préparer son séjour à Cuba, l’île des mangues charnues et des printemps putrides. Là même où Jad deviendra « folle ».

Car c’est le récit de cet « effondrement  » qu’entreprend Philippe (Lançon). Mais de façon détournée, distanciée, en parlant de Jad sans s’adresser à elle –« lire le livre que je suis en train d’écrire, cette épouvantable digression narcissique et tropicale, aurait été au-dessus de ses forces »-, en louvoyant, en se souvenant, en voyageant, et en aimant. Pas pour tirer à la ligne, non, on n’est pas chez Balzac, et l’écrivain n’est pas payé au signe, mais parce que pour dire l’indicible, l’incompréhensible, il n’y a jamais urgence, et qu’il en faut du temps, pour appréhender ce qui nous bouleverse.

Habitées par quelques écrivains (Jean Echenoz, William Carlos Williams, Romain Rolland, Octavio Paz,...) que le romancier-narrateur aime (ou qu’il aime moins), survolées par des formules lapidaires que seule la crainte du plagiat nous interdit de reproduire sans guillemets (« La photographie est le seul art à portée du talent des imbéciles. C’est le monde omniprésent de l’emphase muette. »), et bruissant des échos d’une époque, Les îles sont un monde en soi. Autant qu’un excellent roman. Et Philippe Lançon, un excellent écrivain. Une sorte de Houellebecq avec du style : un Houellebecq à l’envers et lumineux, qui aurait troqué le journalisme pour la littérature.


Repères :

Les îles, de Philippe Lançon, JC Lattès, 250 pages, 19 €. Sortie : août 2011.


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