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Les mots nous scotchent

dimanche 24 janvier 2010, par Emmanuel Lemieux

Certains termes ont le pouvoir de cristalliser nos émotions et de mobiliser les foules. On se soumet aux "nexus", selon le psychologue social Michel-Louis Rouquette, sans se poser de question.

Egalité, révolution, guerre, patriotisme, tsunami, OGM, ... Ces mots ne se discutent pas, on s’y agglutine en masse, selon des études de psychologie sociale qui depuis 1988 et la théorie de Michel-Louis Rouquette repèrent ce phénomène encore mal connu. " Le nexus, qui relève de la soumission consentie, est une notion de psychologie collective" raconte à ideeajour.fr, Michel-Louis Rouquette, professeur de psychologie sociale à l’université Paris 5 Descartes et qui vient de diriger un ouvrage sur la question. "C’est une évidence qui s’impose aux gens : quand on dit "la patrie est en danger", il n’y a pas de discussion. Tout comme vous n’allez pas expliquer aujourd’hui dans une conversation du quotidien, ce qu’est le nazisme. De même, des expressions figées telles "C’est bon pour la planète" constituent des nexus contemporains. "

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Le nazisme est un nexus.

Pourquoi nexus ? "Il exprime un noeud d’émotions, d’affect et de sens irraisonnées qui ne se démêle pas" explique le théoricien.
Comment reconnaitre un nexus ? Concrètement, il prend la forme de phrases slogans mobilisatrices, d’étiquettes et de symboles à forte adhésion, que l’on adore ou tout au contraire, que l’on déteste. Selon M.-L. Rouquette, il se distingue par six propriétés. Il revêt un caractère collectif ; il mobilise et efface momentanément les différences inter et intragroupales ; il est d’une redoutable efficacité dans les périodes de crise et de danger ; il est une production de l’imaginaire d’une société et non de sa réalité ; il n’accepte pas les synonymes ( "fou" est un nexus, pas "malade mental" qui ne relève pas de l’affect mais plutôt de la connaissance médicale) ; il adore l’emphase, d’où son épanouissement certain dans les emportements langagiers et les discours politiques solennels.

Epanoui dans la société médiatique

Ces mots sont indiscutables. Ils nous scotchent. Ils frappent notre singularité mais peuvent nous entraîner dans de grands mouvements collectifs.
M.-L. Rouquette raconte ainsi une expérience réalisée autour du nexus "nazi". Des groupes d’étudiants durent juger de propositions politiques associés à un organisme politique, puis ensuite les évaluer sur une échelle dite de Likert en 5 points, c’est-à-dire de réponses possibles allant de "tout a fait d’accord" à "pas du tout d’accord".

Lorsque l’on leur a lu huit propositions du programme nazi, en annonçant son origine, une forte majorité des étudiants sondés marquèrent effroi et hostilité en rejetant prélogiquement 48% des arguments. Lorsque l’on égrena les mêmes propositions politiques en se contentant d’indiquer qu’elles avaient été produites par le NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei) les mêmes sondés ne parvinrent pas à les distinguer de celles présentées ensuite comme venant d’ un parti politique, et le rejet s’en trouva modéré dans les deux cas : soit 30% de propositions rejetées. Associé au nexus "nazi", le même contenu est donc évalué et ressenti différemment.

Les nexus furent légion dans les grandes périodes de guerre, comme 1914-18, qui représentent d’excellentes situations productrices. "En 2009, on a repéré un certain nombre de nexus, relevant de la sensibilité écologiste et environnementale" remarque M.-L. Rouquette. Curiosité scientifique : "Plus un nexus relève de la rumeur négative, plus il perdure dans le temps. Un nexus disparait on ne sait trop comment" explique encore le directeur du laboratoire de psychologie environnementale (CNRS, UMR 8069).
Le nexus s’épanouit dans la société médiatique, il s’y autoalimente facilement, analyse encore le chercheur.

On pourrait aussi remarquer que le nexus s’épanouit particulièrement sous la mandature de Nicolas Sarkozy, super-agrégateur de nexus et qui les dissipe autour de lui, le temps d’une séquence de communication, telles des bulles de savon remplies de fumée. Identité nationale, sécurité, racaille,...


Repères :

La pensée sociale, sous la direction de Michel-Louis Rouquette, Erès


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