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Les mutins de 1917 : le Mai-68 des poilus

lundi 15 mars 2010, par Emmanuel Lemieux

C’est la thèse de l’historien André Loez, qui estime que l’on a négligé l’hypothèse d’un mouvement social hors-normes des "poilus" qui étaient aussi des citoyens.

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Extrait de "Putain de guerre !" de Tardi (Casterman)

Le printemps 1917 a été débordé par l’irruption de mutineries de soldats du front. L’historiographie a longtemps refoulé cet événement de la guerre 14-18 et surtout ses éxécutions pour l’exemple. Les historiens par la suite ont relativisé l’impact des mutineries en soulignant qu’il s’agissait là de "rébellion non pas contre le refus de se battre, mais contre une façon de l’exercer", quand il ne s’agissait pas d’actes encadrés par des militants pacifistes ou anarchistes, occasionnés par une sorte de fièvre pathologique (Guy Pedroncini, 1967). Depuis les années 1990, une autre école historique, associée à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, entraînée par Stéphane Audouin-Rouzeau et Annette Becker, elle aussi, a tendance à relativiser l’impact des mutineries. Au contraire, ces chercheurs insistent sur une véritable "culture de guerre" et une soumission volontaire au conflit qui se seraient emparées des troupes et de la société française. En effet, que pèse la mutinerie de 40 000 hommes sur deux millions de combattants ?

Un mouvement social hors du commun militaire

"Mais si les connaissances restent lacunaires en raison des stratégies d’occultation à l’oeuvre dans les sources, on peut bien réévaluer à la hausse l’intensité des mutineries" reprend à contre-pied l’historien André Loez dans son étude 14-18. Les refus de la guerre. Le chercheur s’autorise même à estimer que ce mouvement ne fut ni spontané ni éphémère. L’historien affirme également que ces mutineries ont eu plus d’écho à l’intérieur du pays que ce que l’on imagine ordinairement. En fait, selon A. Loez, c’est bien toute l’armée française qui a été saisie par "une crise de discipline".

Ce courant rebellionnaire devient massif en 1917, mais "correspond à un continuum de pratiques de désobéissance et de réticence à la guerre présent depuis 1914" soutient-il. L’idéologie pacifiste et l’encadrement de militants anarchistes n’ont pas vraiment pesé, affirme encore A. Loez. Ainsi désertions et départs non autorisés auront représenté jusqu’à 15% de l’effectif dans certaines unités.

A. Loez a tenté d’étudier au plus près possible, les motivations des "poilus" mutins. Ces soldats étaient pour l’essentiel des civils mobilisés, depuis plus ou moins longtemps, mais dont les historiens ne se sont vraiment jamais souciés de restituer finement la sociologie et la pensée sociale. Or, A. Loez défend l’hypothèse que, sorties de la stricte histoire militaire, "les mutineries peuvent et doivent s’analyser comme un mouvement social d’un type particulier." A.Loez s’en prend particulièrement à "l’ethnocentrisme intellectuel" des historiens qui se focalise et retient des témoignages de mutins, les seules paroles les mieux formulées, c’est-à-dire provenant des poilus les plus éduquées ou des militants. La "mutinerie" est d’ailleurs un terme emprunté à la culture historique anglo-saxonne, alors que les rebellions des soldats prirent bien des formes collectives ou individuelles, très complexes et révélatrices des liens entre une société militaire mobilisée et un modèle démocratique français : protestations, indiscipline, tapage, attitude de grève, désordre ou posture révolutionnaire. Ces rebellions, soutient A. Loez, ont constitué le plus souvent des esquisses de prises de paroles de soldats, relais de beaucoup d’autres "poilus" désorientés et fatigués de la guerre. L’historien, au final de son étude de ces fameuses prises de paroles, défend une conception de la recherche qui "n’attribue pas les pensées et les "raisons" des témoins les mieux dotés socialement et culturellement" à un mouvement social plus riche et plus complexe qu’on ne l’imaginait. Il y a de la mutinerie dans l’air.


Repères :

Par Favreau Jean Pierrele 19 janvier 2013 : Les mutins de 1917 : le Mai-68 des poilus

Je suis à la recherche d’un article du journal Le Monde paru entre, je crois, 1990 et 2008 que j’avais gardé mais que malheureusement je ne retrouve plus. Il racontait l’histoire de deux hommes d’un même village dont l’un avait été condamné à mort pour mutinerie et son copain désigné pour être du peloton d’exécution avait refusé. Le premier fut exécuté, quant au second, il subit un tel sort par les autorités militaires qu’il mourut également. Et à la fin de la guerre, les familles de ces deux hommes furent la honte du village parce que leurs enfants avaient "trahi". Je suis désolé d’être aussi peu précis, mais si quelqu’un pouvait m’aider à retrouver cet article, je lui serais très, très reconnaissant. Merci !


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