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Les ombres du lundi

vendredi 25 mars 2016, par Arnaud Vojinovic

Ce polar avec son détective sarcastique, héros atypique, spécialisé dans l’effacement des données de ses clients, ne laissera pas le lecteur indifférent. Un roman pétillant hésitant entre fresque sociale et réflexion sociétale.

Les ombres du lundi de Kim Jung-hyuk est un drôle de roman. Classé dans la catégorie polar, il possède plusieurs niveaux de lecture, devant lesquels dans certains cas, le lecteur se trouve bien démuni pour décrypter les messages cachés de l’auteur.

Côté polar, l’intrigue tient sur une feuille de papier à cigarette et ne ravira pas forcément les passionnés du genre. Elle est simplement le prétexte pour introduire le détective Gou Dong-chi. Personnalité forte avec un humour tranché et froid, cet ancien policier est spécialisé dans l’effacement. A sa mort, on souhaite souvent laisser derrière soi l’image d’une personne sans tâche. C’est là où entre en scène le détective Gou Dong-chi ; il intervient à la demande de ses clients qui viennent de mourrir pour effacer des données, photos ou objets qui pourraient s’avérer embarrassants pour leur réputation.

Le titre fait explicitement allusion à cet oubli qui peut être aussi numérique, au droit au secret définitif. Amoureux d’opéra, Gou n’écoute que des « arias de ténors italiens enregistrés dans les années 20 ». Il aime fredonné ces airs dont ces vers qui nous donnent le sens du titre du roman : « Vous êtes venue me voir un lundi si monotone. Vous qui êtes consciente de la fugacité de toute chose en ce monde, dites-moi votre secret. L’ombre du secret franchit les frontières et traverse les océans. L’amour est notre seule force pour affronter ce monde éphémère. Dites-moi votre secret. L’ombre du secret s’étire, s’étire comme un lundi. » [1]

Il n’y a pas que le héros qui est un amateur d’opéra mais aussi l’auteur. Ainsi pour comprendre la scène finale, il faudra réécouter La Bohème de Puccini et plus particulièrement Vecchia zimarra dont les vers donnent la clef de compréhension de l’épilogue : « Vieille veste, écoute, je reste ici-bas, toi tu gravis le saint Mont-de-Piété. Reçois mes remerciements. Tu n’as jamais courbé l’échine devant les riches et les puissants. Sont passés dans tes poches, comme des refuges tranquilles, des philosophes et des poètes. Les jours heureux s’enfuient. Et je te dis : adieu mon fidèle ami. Adieu, adieu. » Air chanté par une basse, le timbre du détective. A la fin du roman, Glou glisse la photo qu’il doit détruire dans la poche de son blouson et du bateau le jette dans le fjord. Cette scène de fin est l’exemple type du travail inachevé de l’auteur. On ne sait pourquoi le héros qui a décidé de se retirer choisit de réaliser ce dernier contrat. Engagé par un homme dont nous ne connaissons pas l’identité, il se rend en Norvège rencontrer le père de son client afin de détruire une photo en sa possession. Qui est ce dernier client ? Pourquoi Gou accepte-il le contrat ? L’auteur nous donne peut être un indice au cours de l’histoire. En effet un des personnages secondaires est une jeune femme, scénariste de télévision qui vit sur le même palier que celui du bureau de Gou. Juste après leur première rencontre, elle l’imagine dans un feuilleton, « ce serait bien de choisir la Norvège comme arrière plan, un détective qui va dans un pays où il fait froid, là-bas il poursuit un homme ». Elle va jusqu’à imaginer les dialogues lors de leur rencontre. Si l’épilogue reprend les éléments de la rencontre imaginée par la scénariste, le lecteur restera tout de même avec ses interrogations.

Une fresque sociale

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Kim Jung-hyuk

Pour toile de fond, l’auteur s’attache à décrire les habitants d’un immeuble, le « Crocodile Building » concentré d’un quartier populaire de Séoul. Le restaurant d’inspiration italienne au sous-sol, la quincaillerie au rez-de-chaussée, la salle d’arts martiaux au premier, la salle réseau au second, le bureau de Gou et l’appartement de la scénariste au troisième abritent une population qui vie, se rencontre, se dispute et s’entraide. Tandis que le professeur d’arts martiaux et le quincaillier se chamaillent tout le temps, le restaurant est le pôle autour duquel gravite ce petit monde. Les personnages secondaires haut en couleur participent autant à l’intrigue que le détective Gou. Avec son style vif et plein de malice, Kim Jung-hyuk nous fait plonger dans une vie de quartier, à l’image de celles que Pagnol ou Tati mettent en scène.

Ce roman possède de nombreux atouts : la vie et l’entraide à la coréenne dans un quartier populaire de Séoul, le questionnement sur notre réputation numérique et la personnalité du détective Gou Dong Chi qui en devient pour le coup un vrai héros. Pourtant il est aussi entaché de défauts dont ces trop nombreuses références qui dans certains cas sont à peine perceptibles, des rôles secondaires laissés de côté alors qu’un premier travail de détail a été esquissé. De même certains effets de style participent à cette impression de roman brouillon. Par exemple une sur-utilisation des dialogues au début de l’histoire laisse penser que l’auteur vise l’adaptation cinématographique mais pourtant par la suite il abandonne ce format narratif au profit d’un format plus classique.
On en vient à espérer que ce roman n’est que la pierre d’achoppement d’une œuvre plus vaste qui viendra nous aider dans notre compréhension tout en apportant plus de profondeur à ces personnages secondaires.

Malgré tous ces défauts de jeunesse Les ombres du lundi est un agréable moment de lecture. Et étrangement, le relire est un plaisir. Un auteur à suivre.


Repères :

Les ombres du lundi de Kim Jung-hyuk, Decrescenzo éditeur. 443p, 17€.
En librairie le 2 juin 2016.


[1Dans l’impossibilité d’identifier l’opéra dont sont tirés ces vers, Philippe-Joseph Salazar en donne l’interprétation suivante : « Faute d’identifier un opéra précis, je pense qu’il peut s’agir d’un opéra que s’invente Gou, comme beaucoup d’opératomanes, à partir d’un opéra favori en Extrême-Orient, Turandot.
La comparaison du texte de Turandot, que ce soit celle mise en musique par Puccini ou Busoni, vous verra immédiatement voir cette intertextualité.
J’ajoute que l’obsession chinoise en l’occurrence avec la révélation de ce secret a conduit l’opéra de Péking à fabriquer une fin inédite, une fin après le secret, avec le secret menant de l’amour à la célébration de la vie.

Ici le secret au lieu de s’ “étirer de la nuit à l’aurore” (qui est le ressort du fameux air “Nessun dorma”) s’étire du lundi, jour de la lune dont Turandot est la frigide incarnation (c’est dit), au reste de la vie, mais le résultat est le même : le nom du secret est “amore”. Sauf qu’ici Gou est amoureux de sa propre voix. Sa voix lui permet d’affronter le monde, de même que Turandot ayant eu par la voix de Calaf, la révélation du secret de la vie, l’amour, peut enfin affronter le monde. La clef de l’interprétation que je propose est donnée par l’auteur dans cette phrase, il superpose des phrases du dossier qu’il lit : il s’agit comme je le suggère d’un montage. Turandot. C’est certain. »


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