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Les trois corps du dieu Tintin

mardi 26 février 2013, par Emmanuel Lemieux

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Comment Tintin s’est arraché à ses racines catholiques romaines et devient un mythe mondial : l’essai de Jean-Marie Apostolidès, professeur de littérature française à Stanford, trente ans après la mort d’Hergé

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Culture. C’est le texte savant d’un amoureux transi de son pantin d’enfance et de spéculation, l’analyse enthousiaste sur la vie d’un ectoplasme culturel qui semble infatigable et rebondissant. Trente ans après la mort de Georges Remi dit Hergé, survenue le 3 mars 1983, sa créature de papier, Tintin, semble passer d’un statut de grand classique de la littérature mondiale au statut de mythe. C’est la thèse centrale de Jean-Marie Apostolidès, qui à l’instar de Michel Serre, infuse comme une théine magique le petit reporter à la houppe dans le samovar philosophique. Auteur déjà de deux essais sur l’oeuvre d’Hergé, considérés dans le microcosme comme des classiques de la tintinophilie, Les Métamorphoses de Tintin et Dans la peau de Tintin, sa nouvelle Lettre à Hergé fonctionne comme un témoignage. Le titre de l’essai est d’ailleurs inexact : le philosophe s’adresse à Georges Remi, et non pas à Hergé qui est la fiction sociale et intellectuelle du vrai créateur, de ses sources profondes d’inspiration, de son misérable tas de petits secrets et de ses grandes failles. Hergé lui-même est une fabrication, qu’a parfaitement déconstruit l’un de ses biographes, Pierre Assouline. La figure de ce théoricien de la ligne claire, et même sa biographie ont inspiré des illustrateurs et des bédéastes, ne serait-ce que la couverture de cet essai dessinée par Aude Samama.

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A Georges donc, le philosophe donne des nouvelles du front. Non seulement la mémoire de son Tintin perdure à travers le marketing, le marché de l’art contemporain et des adaptations de toutes sortes contrôlées, du moog à son effigie au dessin animé, par ses ayant-droits, mais de plus il est assuré d’augmenter sa notoriété et sa légende mondialisées depuis que le cinéaste Steven Spielberg l’a adapté à sa façon. Bref, sa créature, même balisée par les brevets et les avocats des ayant-droits de Georges Remi, est pourtant en voie de hors-piste et d’autonomie totale.

Selon Jean-Marie Apostolidès, Tintin n’est pas un superhéros mais un super-child (un sur-enfant)

Avant de se répandre en icône planétaire, le cheminement mental et culturel a été long. Tintin a eu plusieurs vies et, selon Apostolidès, plusieurs corps remplis de différentes mentalités adaptées à chaque grand cycle d’époque. Le philosophe de la culture populaire examine les corps successifs du héros Tintin depuis sa naissance en 1929 dans les pages du Petit Vingtième, journal belge catholique, très conservateur et même proche de l’extrême droite rexiste. Il suit les diverses influences secrètes de sa constitution de " modèle-type ", au sens de Max Weber, et sa cristallisation en mythe à l’instar d’un Don Quichotte, Casanova ou Tarzan. Fondamentalement, Tintin n’est pas un superhéros mais un "superchild" (un sur-enfant). Et cela remonte à ses origines.
Avant Tintin, il y a eu un sacré Tintin : Tintin-Lutin. Il s’agit d’un jeune garnement, chenapan, de son vrai nom Martin, mais surnommé Tintin par sa maman. Le personnage a été imaginé en 1898 par l’illustrateur Benjamin Rabier (1864-1939) - qui influença profondément l’adolescent Georges Remi. Ce n’est pas de la bande dessinée à proprement parler, mais plutôt son enfance à elle aussi, une succession de vignettes avec des sous-textes de Fred Isly. Tintin-Lutin ( à moins que ce ne soit le contraire ) est un diablotin avec le diable au corps. D’ailleurs le petit personnage blondinet sera repris en 1923 par Louis Forton, le créateur emblématique lui de Bibi-Fricotin, une délicieuse racaille anarchiste, en attendant Les Pieds-nickelés. Tintin-Lutin a même un chien, et surtout des parents. Selon Apostolidès, ce Tintin-Lutin fonctionne à la fois comme le rôle-modèle d’enfant pour le petit Georges, mais aussi comme l’enfance par procuration du Tintin d’Hergé, celle où il a affaire au monde ennemi de ses parents en particulier et des adultes en général, et à un vieux pays engoncé dans sa ruralité.
L’essayiste est plutôt convaincant lorsqu’il décrit un Georges Remi fluctuant dans ses versions sur cet emprunt, et très oublieux au fur et à mesure que son propre personnage prend de la densité.
Le premier corps du personnage est induit et invisible, mais donne réellement corps à Tintin. La première génération de lecteurs d’Hergé découvre un héros fortifié par ses racines catholiques romaines, mais aussi affranchi de toute famille. Le petit reporter et son dessinateur ont une seule mission : transmettre aux enfants de Belgique, les valeurs chères à l’abbé Wallez, le rédacteur en chef et en acier trempé du Petit Vingtième. Ainsi la première aventure n’hésite pas à vulcaniser Tintin dans le réel. "Après ce reportage au pays des soviets, nous ne pouvons plus nous attarder à des besognes ordinaires", confirme le chien parlant Milou, qui est, au passage, une sacrée entorse de pensée magique au coeur du dispositif catholique.
Et pour donner toujours plus un corps réel à ce héros de papier, le journal n’hésitait pas à organiser des cérémonies publiques. " Un garçon maquillé comme Tintin arrive à la gare de Bruxelles où les jeunes lecteurs l’attendent avec leurs parents. On l’accompagne jusqu’au siège du journal. Quelques mots bienveillants sont adressés à la foule" décrit Apostolidès. Contrairement à l’ "ère des masses" inaugurés par les foules des rassemblements totalitaires, le héros bruxellois évoque plutôt la grande tradition des "entrées solennelles" des monarques belges : "Comme Tintin, le roi est pour ses sujets un personnage lointain, que la majorité des sujets ne rencontrent jamais. Cette absence garantit son aura, sa participation au monde surhumain."

" Lorsque le héros se dégage de son enracinement religieux, le lecteur n’est plus convié à partager sa foi mais à découvrir la planète Terre "

Le troisième corps de Tintin prend forme avec l’après-guerre et la génération du baby-boom, et perdure depuis : ce corps-là est un paradoxe. Contrairement à la jeunesse de 1930, celles des années cinquante et suivante plébiscitent la grammaire fictionnelle de Tintin et du monde qu’il a créé, imposé autour de lui. Les aventures de Tintin, retravaillées au goût du jour après-guerre, confirment également que ce héros ne prend pas appui sur le passé ou le futur, mais sur un "présentisme". Ce "super-child" qui s’est débarrassé de ses parents depuis belle lurette est le compagnon d’influence de bien des petites lectrices et petits lecteurs qui feront un sort au final de la décennie 60 à l’image du Père. Bref, Tintin se laïcise. Et cela change du tout au tout : "Lorsque le héros se dégage de son enracinement religieux, le lecteur n’est plus convié à partager sa foi mais à découvrir la planète Terre" tranche l’essayiste. Découvrir la Terre et la conquérir. C’est là où on peut nuancer les propos de l’auteur : si Tintin ne court pas après le père surplombant de la religion, il s’accompagne volontiers d’apôtres, de compagnons fraternels recomposant une vraie famille ( de Tchang à Zorino, du capitaine Haddock à Tournesol). Cette notion de fratrie et d’humanisme ouvert et relativiste est dans l’air du temps des années soixante, de Vatican II (1962-1965) à mai 68 en passant par la construction européenne.

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Si la théorie d’Apostolidès est séduisante, on la suit moins dans sa dernière partie : celle qui argumente sur un Spielberg réinsufflant une nouvelle vie et imposant une nouvelle direction au mythe. Certes, il est amusant de constater que le Tintin très critique sur l’Amérique du capitalisme arrogant, de la gangstérisation de l’économie est devenu, un demi-siècle plus tard, le nouveau logotype de la gauche libérale ère Obama. Mais même " motion-capturé" dans une nouvelle épure et se mouvant dans une expression nouvelle, Tintin superstar a échappé à son créateur depuis longtemps, et à fortiori échappe à ses interprètes passés ou à venir. Le sur-enfant était un sacré tyran domestique, comme en témoigne cette lettre de Georges Remi en 1947, rendue publique lors d’une vente aux enchères en 2011 : « Tintin, ce n’est plus moi. Et je dois faire un effort terrible pour inventer (…) Si Tintin continue de vivre, c’est par une sorte de respiration artificielle que je dois pratiquer constamment et qui m’épuise… » Depuis la mort d’Hergé, la relève du monde entier (les vrais héritiers) est assurée pour faire respirer Tintin en ideal-type du chic type de la mondialisation heureuse.


Repères :

Lettre à Hergé, de Jean-Marie Apostolidès, Les Impressions nouvelles (Bruxelles), 128 pages, 12 euros. Parution : 28 février 2013

www.lesimpressionsnouvelles.com


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