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Les ultra-collabos

vendredi 23 décembre 2011, par Emmanuel Lemieux

Deux ouvrages et une série BD éclairent sur la faune des collaborationnistes français

Drôle d’embûche de Noël : les Editions Les Echappés (filiale de Charlie Hebdo) ont publié un beau-livre richement illustré de 13 affreux de la collaboration, les ultras, ceux qui se dénommaient eux mêmes "collaborationnistes", voire reprenant le terme même des militaires allemands, "nazis à 120%". Le livre est commenté et documenté par l’historien, chercheur au CNRS, Laurent Joly, à qui l’on doit également cette année, un essai L’Antisémitisme de bureau. La force des images, au-delà des destins gratinés des un(e)s et des autres, est de laisser voir la recherche de propagande et de mise en scène d’un nazisme français.

Le second ouvrage intitulé également Les Collabos est un recueil d’articles (plus ou moins recuits, certains remontent aux années 1990) de la revue Histoire, (et par ailleurs l’une des dernières publications sous la direction d’Antony Rowley, abruptement disparu cette année). Les ultra-collabos devrait-on dire, puisque tous les articles se concentrent sur la faune collaborationniste. L’historien Henri Rousso préfaçant le recueil en marque la distinction : "Il est indispensable de distinguer la Collaboration du "collaborationnisme". Le premier terme désigne de façon générique toutes les formes de sympathies actives, de relations d’aide et de coopération que des Français ont eues avec l’occupant. Le deuxième terme, analysé par Stanley Hofmann (Essais sur la France, déclin ou renouveau, 1974), désigne tous les collaborateurs qui ont, par idéologie, par sympathie explicite envers le nazisme ou le fascisme, lutté aux côtés des Allemands de manière conséquente."

Le procès expéditif de la Guestapo française de la rue Lauriston a passé au papier de verre de nombreux secrets

De cette zoologie, on a retenu les grands fauves tels que Jacques Doriot, Marcel Déat, Fernand de Brinon, Jean Luchaire, Céline, Drieu la Rochelle, Brasillach, Henry Coston. De nombreux autres, plumitifs de la haine, miliciens à tout faire sont passés ou non au tourniquet de l’indignité nationale, des procès de l’épuration et des pelotons d’exécution jusqu’en 1949.
C’est une idéologie minoritaire au sein de la Collaboration qui en a mené certains sous les uniformes même de la Wehrmacht et de la Waffen SS, dans les bureaux de la Sipo-SD de l’avenue Foch et les petites annexes francisées de la Guestapo. Le recueil d’articles avec les signatures de Pierre Assouline, Olivier Wieviorka, Jean-Pierre Azéma, Pascal Ory, Christian Ingrao, Nicolas Werth, ou Christian Delporte, examine les coutures de cette petite "France allemande". Y a t-il un héritage de ce noyau d’idées racistes et de comportements criminogènes ? Selon Henry Rousso, encore, ce foyer a ouvert des failles et touche directement la mémoire du pays. La question est lancinante : " si l’on admet que le pays fut peu sensible à la Collaboration, comment expliquer que cette dernière plus que l’Occupation en elle-même ait engendré un traumatisme aussi aigu et surtout aussi durable ?"

Joseph Joanovici, juif immigré, ferrailleur, milliardaire, collabo et résistant, est l’un des personnages les plus fascinants de la collaboration économique sous l’Occupation.

Dans son article, l’historien Jacques Delarue regrette que le procès de l’emblématique " Carlingue" (la Guestapo française de la rue Lauriston) ait été aussi vite expédié. Les exécutions du truand Henri Chamberlin dit "Lafont" et de son sous-fifre Pierre Bonny, ex flic obscur, ont passé au papier de verre, de nombreux secrets et de nombreuses complicités politiques, économiques, journalistiques et culturelles.
Reste qu’une série BD apparaît cette année comme l’objet le plus percutant, et le plus passionnant du moment pour ce qui concerne la "Kollaboration". Le 5e tome d’Il était une fois en France (Prix Angoulême 2011 de la série), scénarisée par Fabien Nury et dessinée par Sylvain Vallée raconte la tourmente de "Monsieur Joseph" dans l’immédiat après-guerre. Joseph Joanovici, juif immigré, ferrailleur, milliardaire et illettré, collabo et résistant, est l’un des personnages les plus fascinants de la collaboration économique sous l’Occupation. Même si de nombreux éléments du récit dessiné sont imaginaires, reste que l’essentiel est vrai et tout aussi estomaquant. Les précédents albums avaient narré avec maestria et intelligence, les méandres de "Monsieur Joseph" au pays des collaborationnistes et la bande Lafont et Bonny. Les prochains sont prometteurs, si l’on suit la vraie vie romanesque de Joseph Joanovici. Les spectres de la collaboration s’agitent toujours.


Repères :

Il était une fois en France (T.5) : Le petit juge de Melun, de Fabien Nury et Sylvain Vallée, Glénat, 60 pages, 14,50 euros. (sortie : octobre 2011)

www.iletaitunefoisenfrance.glenatbd.com

Les Collabos, L’Histoire, Pluriel, 401 pages, 10 euros. (sortie : le 9 novembre 2011)

L’Antisémitisme de bureau, de Laurent Joly, Grasset, 23 euros. (sortie : avril 2011)

Les Collabos, de Laurent Joly, Les Echappés, 34 euros. (Sortie : novembre 2011)


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