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Les vrais guignols de l’info

mercredi 14 décembre 2011, par Vanessa Postec

Tags : hREF

Un nouveau métier de l’info 2.0 : des sociétés paient des rédacteurs pour pomper Wikipédia et cracher des articles 5 euros pièce

Vendredi 9 décembre 2011. Une petite annonce, publiée par la société hREF, tourne sur les sites spécialisés dans la presse, l’édition et leurs multiples déclinaisons réservées aux tâcherons de la plume et du clavier. C’est une « offre de pige » pour rédacteur web, « de formation supérieure  », pouvant se targuer d’une « expression écrite en français de très haut niveau  », doté d’une « bonne culture générale » et possédant une «  formation et/ou une expérience dans le journalisme, l’édition ou la communication  ». Chouette ! C’est tout moi, ça...
Les missions ? « Rédiger des articles (750 à 3000 signes) pour le web autour de différentes thématiques (société, économie, high-tech, mode, etc.). Il s’agit de synthèses à réaliser à partir de sources d’information en ligne.  » ; « effectuer des recherches d’informations en complément des articles (dates, adresses, photos, etc.) » et « rédiger des quizz (15 questions, sélection de photos, chapo, bilan)  ».
Un tour sur le site www.href.fr nous apprend qu’il s’agit d’une agence de fourniture de contenus web à la demande et de contenus web pérennes –joli nom pour des articles encyclopédiques-, et que l’on compte parmi les faits d’armes de l’entreprise la réalisation de Copains d’avant, L’Internaute Magazine, Le Journal des Femmes, ou encore Le Journal du Net. Les temps sont durs, alors pourquoi pas ?

Trois clics et un café plus tard, la réponse tombe dans la boîte à mots. « Votre profil nous intéresse  ». C’est bientôt Noël ! Quoique. A la lecture des tarifs pratiqués par hREF, l’enthousiasme fond aussi sûrement qu’un glaçon dans le pastis. « La rédaction d’un article est assez rapide, pour une rémunération de 0,02 € / mot (5 € le feuillet). Elle peut être accompagnée de recherches d’informations pratiques et/ou de photos. Nous commandons également des quiz de culture générale : 15 questions (+ chapo de présentation, rechercher photos, et 3 petits bilans) pour 9 €.  »
Bien entendu, il ne s’agit pas là d’une entreprise de presse, alors il ne faut pas comparer, n’est-ce pas… Même si, par exemple (car il ne s’agit que d’un exemple), le Syndicat de la Presse Quotidienne Nationale fixe le tarif du feuillet à 64,62 € pour les pigistes (le pigiste est un salarié, non mensualisé, mais auquel est remis une fiche de paie, et qui jouit des mêmes droits en terme de sécu, retraite, etc. que les autres salariés). Bien entendu, encore, et contrairement à ce que stipule l’annonce, il n’est donc pas question de piges ici, mais de prestations de services.

« Idéalement » payées sur factures émises par un auto-entrepreneur (qui, lui, n’oubliera de retrancher ses grosso modo 20% de charges des 5 euros), voire en droits d’auteur (les cotisations sécu, entre autres, seront alors à la charge du rédacteur –pourvu qu’il atteigne le plafond minimum instauré par l’organisme collecteur, afin de pouvoir prétendre à l’ouverture de ses droits.).
Bien entendu, enfin, comme le Fangio du stylo n’est pas salarié, il serait grossier de sa part de comparer ses maigres gains potentiels au smic horaire. Pourtant, les rédactrices manquent parfois de savoir-vivre et se livrent à un rapide calcul. Allez, prenons le « quizz », pour voir. Mettons une heure de travail pour tout bien faire, en apnée, un jour de grande forme, sans pause pipi mais avec le turbo, et imaginons que la rédactrice entreprenne pour elle-même. Elle touchera alors 7,15 € de l’heure. Certes un poil plus que le salaire minimum net (6,95 €). Sans contrat de travail. Sans congés payés. Et sans droits au chômage.

hREF : « La méthode consiste à passer par une source d’information sur internet (type Wikipedia) pour en extraire la matière afin de rédiger un article original  »

Et là, on repense au formidable bouquin d’Anne et Marine Rambach, Les Intellos précaires (Fayard), et on se dit que depuis dix ans, rien n’a changé. Ou plutôt si, que la situation a empiré. Crise ou pas crise, l’ex-candidate s’énerve alors et répond : « Il me semble impensable qu’un rédacteur professionnel puisse accepter d’exercer son métier -car il s’agit bien d’un métier- dans de telles conditions, qui s’apparentent plus à du bénévolat (ou à de l’esclavage ?).  »
Retour de bâton : « Merci pour votre condescendance... (…) Je peux vous assurer que nos rédacteurs sont satisfaits de leurs conditions de travail, car vous ne semblez pas avoir bien saisi les méthodes de travail.  » Oui, effectivement, je n’avais pas saisi, trop agacée par ces boîtes prêtes à coller leurs prestataires sous diurétiques pour leur faire pisser toujours plus de copie. J’avais survolé, dans le premier message, le passage consacré au « mode d’emploi ». « La méthode consiste à passer par une source d’information sur internet (type Wikipedia) pour en extraire la matière afin de rédiger un article original  ». Forcément, «  adapter  » (piller ?) le travail des autres, c’est plus rapide que produire le sien.

Ce que je n’ai pas survolé, en revanche, c’est ce jugement, le dernier : « Nous faisons travailler une cinquantaine de rédacteurs en France, contrairement à une grande partie de la concurrence basée à l’étranger (Tunisie, Madagascar)  ». Il est toujours bon de légitimer ses pratiques au regard d’autres, pires encore. Activité et précarité, ça a beau rimer, ça n’a jamais donné une rime riche.


Repères :

Lire :
Les nouveaux intellos précaires, de Anne et Marine Rambach, Fayard.

L’explosion du journalisme, de Ignacio Ramonet, Editions Gallilée, Paris, 2011.


EDIT du 23 décembre 2012. La société hREF par l’intermédiaire de Julien Barras a demandé un droit de réponse, que voici :

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Droit de réponse

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