Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Leu leu etc.

(Part.V) Où l’Ours invite à se souvenir qu’au départ le loup était un loup.

mercredi 5 octobre 2016, par Pierre Pelot

GIF - 3.3 ko


Approche
Ils ont venus de plus loin que les territoires connus, plus loin que les montagnes, plus loin que les grandes plaines qui s’étendent passées les montagnes. Debout sur deux pattes, avec des cris et des odeurs inhabituelles, ils se sont installés.
Ils ne bougent pas véritablement. Ils viennent et demeurent. Et plus tard il en vient d’autres, et encore.
Ils ont des terriers qui leur ressemblent : comme eux debout au-dessus de la terre. Ils s’y rassemblent autour de la brûlure flamboyante qui se tord de bas en haut. Les odeurs de proies sont nombreuses avec eux : il n’en manque jamais.
Ils ne courent pas vite, ils ne sont pas si fort, réellement, plutôt fragiles, même, sur leurs deux pattes. Quand il fait froid, ils tremblent. Quand il pleut ils se cachent.
Ils sont tellement incompréhensibles.
Avec eux vivent certains d’entre nous qui ont quitté les hardes il y a bien longtemps. Ils ne semblent pas malheureux.
Et quand ils se rassemblent, la nuit, dans leurs maison, flottent les odeurs des fumées gardiennes planantes, qui veillent sur eux, mâles, femelles, petits et vieux.
Et nous, nous guettons. Nous les appelons, du creux de la nuit, ils ne répondent pas. Nous les suivons au long de leurs chemins et ils se sauvent, comme s’ils avaient peur de nous.
Et ils tuent.
Comme s’ils avaient peur de nous.
Comme si toutes ces odeurs de proies qui les enveloppent n’étaient que du poison.

Toute marque de vie avait été arrachée de ces lieux. Dans le silence hurlupé, les plaies brailleuses de la tempête s’enguirlandaient dans des guenilles fouettées.

Faim
À la nuit tombée toutes les traces visibles comme celles flairées avaient disparu, toutes avaient été recouvertes par la couche de silence blanc. Toutes les traces étaient descendues au profond de la terre et se taisaient.
Le ciel était posé à même le sol gris. Progressivement, les ténèbres s’embourbèrent dans un pareil enlisement, et la nuit devint quelque chose de plus mystérieux encore, sans consistance définissable, pesamment caressée par les danses de flocons lourds.
Puis le vent se leva. La neige n’était plus seulement averse cotonneuse qui descendait des cieux embrouillés noirs, elle s’abattit de partout, elle était arrachée du sol autant que des profondeurs nocturnes des nuages éventrés.
La forêt, de ce magma hurleur, jaillissait comme une barrière de crocs noirs.
La tempête braillait dans les arbres, entre les branches craquantes entrelacées de gémissements. Le vent parfois les ébouriffait jusqu’à la cassure, et les emportait. La neige collait aux troncs, s’épaississait sur la face exposée aux plus durs hurlements.
Toute marque de vie avait été arrachée de ces lieux. Dans le silence hurlupé, les plaies brailleuses de la tempête s’enguirlandaient dans des guenilles fouettées, emmêlées.
Au fond des crevasses et des failles pétrifiées sous le grand cri de blancheur, les petites bêtes rares attendaient de retrouver leur odeur vivante.
De ces enfers basculés sens dessus-dessous, fustigés, battus par les éléments déchaînés, ventres tordus de crampes, le bord des yeux gelé, les loups à la file, derniers maudits, comme crachés, sont revenus.

Pourtant
Pourtant, vous ne mangiez que des herbes et des feuilles, des écorces et des racines, à peine descendus de vos arbres. A peine debout. A peine capables de courir sur vos deux pattes malhabiles. Vous aviez froid, le vent vous glaçait, les bêtes vous attrapaient et vous mangeaient — deux coups de dents et vous voilà morts.
Pourtant nous étions nous de ceux qui vous chassaient, pareils à d’autres proies, ni plus ni moins favoris à courser. Vous étiez des captures faciles. Nous étions forts, plus hauts sur nos quatre pattes que vous sur les deux vôtres, alors. C’est sans doute incroyable, mais c’est ainsi, ne l’oubliez pas.
Aujourd’hui, nous sommes sans doute un de vos derniers liens avec le monde réel. Quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez. Nous sommes les derniers animaux. Vous nous caressez, vous nous ordonnez, vous nous frappez, vous nous martyrisez, vous nous abandonnez, vous nous expérimentez. Alors que si nous le voulions, d’un claquement de dents beaucoup d’entre nous seraient capables de vous retirer votre vie de si grande importance. Au lieu de quoi, nous vous regardons avec des yeux d’esclaves, nous attendons les mots qui apaisent.

Vous nous sanglez de colliers, vous nous promenez en laisse, vous nous gueulez de courir, de nous tenir au pied, de nous asseoir, et quand nous avons compris ces pauvres agissements que vous attendez de nous et dont l’exécution vous donne un tel contentement, nous le faisons comme si c’était la preuve indubitable de notre ancestrale soumission.
Pourtant, s’il te plaît, mon maître, quand vous me regardez du haut de votre puissance facile, souviens-toi que j’étais aux aurores un loup.


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.