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Liabeuf, ou "l’affaire Dreyfus des ouvriers"

dimanche 19 juin 2011, par Arnaud Viviant

Frédéric Lavignette narre ce fait-divers retentissant des années 1900, en mettant en scène toute la revue de presse d’opinions de l’époque.

Il existe désormais, de façon absolue, une méthode de narration de l’Histoire estampillée Frédéric Lavignette, que celui-ci aurait inaugurée en 2008, avec son formidable « La Bande à Bonnot à travers la presse de l’époque  », et qu’il reprend ici pour « L’affaire Liabeuf  » aux mêmes éditions Fage. Et cette méthode serait, sans mauvais jeu de mots (s’il y en a jamais eu de bons, comme dirait ce bon Dr. Lacan) celle de la vignette.

Avant même que d’êtres proprement lus, ses deux livres se feuillettent en effet comme des illustrés du début du siècle d’où émargent, à chaque page, des dessins, des caricatures, des photographies — alors art naissant de la presse — et même des publicités hilarantes dans le contexte. Le plus souvent au format vignette, donc. Il faut signaler au passage l’extraordinaire reproduction de ces documents qui, loin d’apparaître jaunis par le temps, donnent ici au contraire un perpétuel sentiment d’actualité.

Par ailleurs, la méthode de Frédéric Lavignette (devenu journaliste après l’obtention d’un DEA en mass media) est de narrer un fait-divers datant du début du siècle dernier sous la forme de ce qu’on appellerait aujourd’hui une « revue de presse ». Le terme « coupure de presse » n’a jamais paru aussi précis que sous ses doigts qui coupent, montent, des extraits d’articles politiquement opposées pour reconstituer un événement sous toutes ses tonalités, facettes et compréhensions d’alors. De nos jours, les revues de presse auxquelles nous avons affaire se contentent le plus souvent de citer avec paresse les journaux « mainstream », mais celles de Frédéric Lavignette balaient en revanche tout le champ idéologique de l’époque, des feuilles de chou anarchistes aux fascicules royalistes, en passant bien évidemment par les journaux populaires, moins avides en apparence d’idéologie que de détails croustillants.

De Maurras à Jean Jaurès

Si l’affaire du cordonnier Liabeuf qui finira guillotiné en juillet 1910 est moins connue que celle de la bande à Bonnot, elle a pourtant été considérée à l’époque comme «  l’affaire Dreyfus des ouvriers  ». Arrêté pour proxénétisme, ce qu’il a toujours nié, Liabeuf décide à sa sortie de prison de se venger et tue à la va comme je te pousse un policier. A l’origine de son geste criminel donc, une injustice, ce qu’on admettra alors jusqu’à l’extrême droite, sous les plumes de Léon Daudet ou de Charles Maurras. S’ensuit une violente campagne de presse où, d’un côté, on fustige, exactement comme aujourd’hui, une politique du chiffre et du rendement qui pousse la police à arrêter des innocents, de l’autre un climat d’insécurité et la possibilité pour les policiers d’utiliser leurs armes en cas de légitime défense.

Et quand un journaliste anarchiste, Gustave Hervé, qui a défendu Liabeuf dans son journal « La guerre sociale » est condamné à quatre ans de prison pour délit d’opinion, cela entraîne un vif débat sur la liberté d’expression dont les défenseurs ne sont autres que Marcel Sembat, Edouard Vaillant ou Jean Jaurès. Mais, ironie de l’Histoire : quatre ans plus tard, alors que s’amorce la Première guerre mondiale, le même Gustave Hervé reniera son antimilitarisme, demandera à être incorporé et changera le titre de son journal, « La guerre sociale  » en « La Victoire  « . Un sacré gus qui, dans le livre de Frédéric Lavignette, en viendrait presque à effacer le personnage de Jean-Jacques Liabeuf.


Repères :

Frédéric Lavignette, « Histoires d’une vraie vengeance, l’affaire Liabeuf », Fage éditions, 290 pages, 29,50 euros.


le 19 juillet 2011 : Liabeuf, ou "l’affaire Dreyfus des ouvriers"

Gustave Hervé n’était pas anarchiste, mais un des dirigeants du Parti socialiste.


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Par michel Parisle 6 juillet 2011 : Liabeuf et Henriette, par Diox

A noter que dans un bouquin de SF zarbi sorti voilà peu (HENRIETTE ET LE BONHOMME-BOBINE, par un allumé nommé Laurent Diox) Liabeuf se voit resuscité pour combattre Sarko, Alliot-Marie et les marines américains unis à Thiers et Galliffet.
Comme quoi le bordel anar fait son chemin ici ou ailleurs à travers le temps...


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Par lucle 21 juin 2011 : les taons, ont bien changé

fort heureusement la "justice française" (comme disait un amateur d’occis-maures) a aujourd’hui à sa tête le Très Cher Frère démocrate-chrétien Michel Mercier, dont l’esprit d’équité se lit jusque sur le beau visage : et on ne verrait plus un berger corse, par exemple, condamné à perpétuité en l’absence de preuves matérielles...


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