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Louis Massignon

L’orientaliste intérieur

mercredi 2 décembre 2015, par François L’Yvonnet

Massignon Louis

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“Celui qui a là un cœur et sait prêter l’oreille, celui-là témoigne”

Certaines figures, des années après leur départ, continuent de nous dévisager. Parmi elles, Louis Massignon est un rappel de la construction du rapport de la France à l’Islam et au monde arabo-musulman. La publication en 2008 d’un double volume dans la collection Bouquins a donné une nouvelle lisibilité aux écrits du grand érudit, mort en 1962 quelques mois après les accords d’Évian.

Pendant de nombreuses années et jusqu’à sa mort, Louis Massignon sera en France une figure incontournable de l’orientalisme. Son approche savante, sa prolixité – ouvrages, colloques, correspondance – étaient exceptionnelles. Parmi ses nombreuses fonctions, citons aussi ses enseignements au Collège de France et à l’École pratique des hautes études (EPHE). À ce portrait il faut ajouter une expérience d’officier de l’armée française. Le tout étant sous-tendu par un catholicisme fervent.

Louis Massignon était un enfant de son siècle. Fils d’un artiste libre penseur – Fernand Massignon, peintre et sculpteur, connu sous le nom de Pierre Roche – et d’une mère croyante. Son rapport à la foi sera tiraillé entre ces deux piliers. Dans un premier temps, l’attachement à la religion catholique transmise par sa mère ne supportera pas les passages tourmentés des premières années de sa jeunesse. Il sera éloigné de Dieu avant de vivre une expérience mystique durant une « Mission scientifique en Mésopotamie » en 1908. Son récit de l’événement, « La Visitation de l’Étranger (3) » porte une exaltation dont on retrouve la trace et l’élan dans beaucoup de ses textes. « Celui-là, dont la beauté rendit jaloux les Anges, est venu au petit jour, et il a regardé dans mon cœur ;
« Il pleurait, et je pleurai jusqu’à la venue de l’aube ; puis Il m’a demandé : “de nous deux, dis, qui est l’amant ?” »

Ces vers furent écrits en persan mais c’est la langue arabe dont Louis Massignon fera son grand véhicule. L’Arabe lui sera outil de communication, carte spirituelle de ses interlocuteurs et ouverture vers une cosmogonie nouvelle. Il parlera, priera, enseignera et pensera en Arabe. « De tous les titres qu’il avait, si prestigieux soient-ils, celui qu’il préférait était le titre de président du jury d’agrégation d’arabe. »

Il participera à la guerre de 1914-1918 comme officier de l’armée française. Ainsi, l’orientaliste féru de langues, le croyant fervent, étudia et écouta le monde arabo-musulman sous l’uniforme. Il avait, aux yeux de ses interlocuteurs, le profil d’un érudit parfaitement arabisant, d’un catholique et d’un militaire. Ces identités poussèrent-elles Lawrence, le Lawrence d’Arabie, à l’écarter de l’entourage de Fayçal peu après leur première rencontre en 1917 ? Le militaire britannique aurait eu d’autres raisons ; de la différence de conception sur l’avenir de la région à la simple inimitié personnelle. « Et, dès ce jour, je sentis que Lawrence se déroberait à toute tentative de vie commune ; “vous aimez les Arabes plus que moi”, conclut-il. »

En 1918, Massignon travailla avec Georges Picot et en 1919 il prit sa revanche sur Lawrence en étant au côté de Clémenceau lors des accords Fayçal-Clémenceau, accords qu’il contribuera à rédiger et qui seront signés le 6 janvier 1920.
« Celui qui a là un cœur et sait prêter l’oreille, celui-là témoigne (7). » Face à cette évocation, on pense à Cioran : « On n’habite pas un pays on habite une langue. Une patrie c’est cela et rien d’autre. »

Massignon étudie de l’intérieur : de l’intérieur de la langue, de la culture et de la spiritualité. « Il n’y a ni connaissance ni compréhension possible sans cette foi commune entre le chrétien qu’est Louis Massignon et l’islam qu’il découvre. » déclare François l’Yvonnet (9). Cette immersion dans l’objet d’étude sonne à nos oreilles avec un je-ne-sais-quoi de suspicion : manque d’objectivité, de distance. Étudier, n’est-ce pas tenir l’objet d’étude à distance, refuser qu’il nous envahisse…

Publié dans la revue Esprit et intitulé « Dialogue sur “les Arabes” » un échange avec Louis Massignon est conclu par Jacques Berque avec ces mots : « Je crois même que les qualités que vous [Louis Massignon] prêtez justement aux Arabes sont le legs d’une plénitude perdue. Cette plénitude, les temps modernes en ont – Arabes ou non arabes – la nostalgie. Efforçons-nous, dans les tâches qui dépendent de nous, de contribuer à la restauration de cette plénitude, par-delà les fraternelles insurrections de l’âge de fer. »

Rappelons que ces mots furent publiés en octobre 1960, à un moment ou la colonisation française en Algérie formait deux camps marqués. La colonisation est l’un des sujets sur lesquels Louis Massignon s’abstint de trancher d’un mot. Il dénonçait la colonisation mais se refusait à s’affirmer anticolonialiste. Il redoutait les méfaits de la décolonisation autant que ceux de la colonisation et s’attachait à prôner un idéal de fraternité, d’hospitalité des enfants d’Abraham. Il l’appliqua lui-même en soutenant ici les Malgaches, là les Maghrébins, et en dénonçant vigoureusement les brutalités de la colonisation. C’est le corps de cette argumentation qu’il est intéressant de parcourir quelle que soit la conviction dont on serait armé.

Tout aussi sensibles sont les positions antisionistes du savant. Christian Jambet résume ainsi le débat « Comment se fait-il qu’un jeune savant catholique [Massignon], sincèrement sioniste en 1921, soit devenu violemment antisioniste en 1938 puis résolument hostile à l’État d’Israël en 1948 ? » Excellente question bien sûr à laquelle une étude des textes de l’auteur permettrait peut-être d’apporter réponse. Massignon aura beaucoup écrit, parlé et milité contre le projet sioniste. L’un de ses arguments était que « Tout essai de partage de la Terre sainte entre rivaux, et même tout essai d’abandon de ce symbole unique de la future Union humaine à Israël seul, en excluant la chrétienté et l’islam, est irréalisable. »

Il écrit cela en 1948. Les enjeux se sont accrus depuis, les douleurs entre les parties sont inconcevables. Une solution est moins en recherche que la lutte pour faire triompher l’une ou l’autre idéologie. Faut-il cesser de chercher des solutions, faut-il se résigner et céder à cette force centrifuge chassant l’action vers les extrêmes ? Il semble parfois que le débat intellectuel sur le sujet soit un peu comme un seau de pompier dans un film de Buster Keaton, il passe de main en main et se vide un peu plus à chaque passage.

Louis Massignon croyait au langage, à l’échange, à ce qu’il appelait l’hospitalité ; et rappelant la thèse de Claude Levi-Strauss il écrivait : « […] les primitifs classent dans la même catégorie d’idées, le langage et le mariage, exogamiques tous deux, et tous deux communautaires. »

La lecture des Écrits mémorables donne à voir une vie de réflexion. La connaissance linguistique, l’acribie de son étude du monde arabo-musulman continuent de faire écho. Les sujets abordés sont d’une actualité incandescente. Louis Massignon, il n’est pas le seul, nous interroge : sera-t-il possible d’apprendre de la différence ?


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