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Louis XVI et François Hollande, même combat !

vendredi 5 août 2016, par Philippe-Joseph Salazar

En France, le seul orateur autorisé est le chef de l’État, comme l’a encore démontré le off the record de François Hollande le 3 août.

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La veille du 4 août, c’est à dire le 3 pour être exact, en ces temps où l’exactitude est une vertu du discours public (tout terroriste est immédiatement déclaré un délinquant ou un « forcené » : donc de même que le 3 est la veille du 4 et qu’il est aussi à la suite du 2, de même on apprend après chaque attaque que ledit forcené est en réalité membre d’un groupe de terroristes qui préexistait à son acte « fou »… c’est ainsi qu’on manipule les effets d’annonce en jouant sur le temps), eh bien donc, après cet aparté nécessaire sur la vertu à ne pas se laisser piéger par la suite des événements, la veille du 4 le président de la république parlait devant l’association de la presse présidentielle.

Un de ces médias cite « les confidences » de François Hollande – mais, pour être exact, une confidence est censée rester en confidence.

Comme ses propos étaient off (pour être exact : off the record, littéralement : non minutés) nous ne savons pas exactement ce que proféra le président. Mais pour en avoir une idée il suffit de lire les différents comptes rendus de ce prétendu off. Les Anglais ont une règle que j’aime bien pour la voir à l’œuvre de l’intérieur, dite Règle de Chatham House : il est possible de rapporter dans les médias ce qui est dit dans une réunion, à condition de respecter l’anonymat des orateurs. Evidemment, pour être exact, c’est une règle inapplicable en France, où la notion de confidentialité est théâtrale (d’où les fuites incessantes qui alimentent notre vie politique) et surtout lorsque le seul orateur est le président. Un de ces médias cite « les confidences » de François Hollande – mais, pour être exact, une confidence est censée rester en confidence et pas claironnée en première page du JDD.

Règle de Chatham House : il est possible de rapporter dans les médias ce qui est dit dans une réunion, à condition de respecter l’anonymat des orateurs. Absolument inapplicable en France où le seul orateur est le Président.

Le 3, la veille du 4, voici ce qu’aurait dit le chef de l’Etat, selon un média qui respecte la gravité de la crise politique où est plongée la France depuis les attaques de novembre, et qui donc rapporte dans un style approprié, un tantinet engoncé, l’avertissement présidentiel sur les dures épreuves qui nous attendent, en invoquant, contre la droite, le péril antirépublicain, plus grave, pour être exact, que le péril d’une guérilla terroriste à l’horizon des élections de 2017 :

« Je ne donnerai pas ma sanction à des mesures qui dépouilleraient nos libertés ; c’est alors que le peuple français pourrait m’accuser d’injustice et de faiblesse. »

Le Figaro Madame ? Point de Vue ? Holà ? Lutte ouvrière ? Souvenez-vous que ce sont des propos rapportés, donc il est possible et même nécessaire pour le média en question de les adapter puisqu’ils étaient, ces propos, censés être off the record : ce n’est pas ce que le président a dit, mais ce qu’on dit qu’il a dit en direction d’un public donné.
Alors, avez-vous deviné ?
Cette phrase, à peine modifiée, est de Louis XVI.
Elle fut la réplique du monarque à l’abolition des privilèges, le 4 août (1789), qui fit tomber tout l’édifice de l’Ancien Régime. Face à une insurrection populaire qui terrorisait les campagnes et qui précipita ce fameux 4 août, le monarque se plaçait en protecteur des privilèges, c’est-à-dire, à ses yeux, des libertés fondamentales du royaume, bref de l’ordre social tel qu’il existait, id est l’Etat de droit d’alors. Il protégeait l’Etat, le droit et la nation, telle qu’il les concevait.

Le 3 août (2016) le président aurait tenu des propos analogues :

« L’état de droit n’est pas contradictoire avec la raison d’État qui consiste à protéger les Français. L’État de droit, c’est la protection, la sécurité et la liberté qui permet de rester ensemble sans suspicion » (La Croix).

Sur le site Atlantico, on cite tel quel ( ?), au discours direct : « Je serai le défenseur de l’Etat de droit ».
Je vous laisse juge à la fois de la technique journalistique concernant le traitement de propos off the record, et du contenu du message où le souci d’exactitude passe derrière celui du breaking news : impossible de savoir exactement si le président a assumé le « je » personnel ou égrené, comme il aime aussi à le faire, des « dispositions » sur le mode impersonnel.

Le fait historique est que le chef de l’exécutif, en France, parle toujours le même langage : celui du chef protecteur, et ce depuis Pétain – on doute que si M. Hollande faisait don de sa personne à la France, il y aurait foule au portillon mais, quoi qu’on en pense, depuis 1940 c’est ce style de prise de parole-là que nous voulons entendre. C’est-à-dire que, pour être exact, depuis la plus violente défaite que ce pays a connu depuis la Guerre de Cent Ans, suivie de la sauvage occupation allemande qui fut une terreur nonpareille et provoqua de facto une guerre civile, nous sommes devenus, par couardise ou par soulagement, preneurs du chef. Du chef qui nous dit : je veille sur vous. C’est qu’il le dise qui compte : nous voulons entendre ça.

Le fait historique est que le chef de l’exécutif, en France, parle toujours le même langage : celui du chef protecteur, et ce depuis Pétain.

Cette prise de parole protectrice s’accompagne, soyons exact, de la résurrection, en 1948, de l’expression de « chef des armées ». Or ce titre inédit apparut pour la première fois … avec Louis XVI, quand il devint « roi des Français » en 1791. Aboli en 1793 (avec la fonction qu’il désigne), suite à la trahison du roi, et rétabli seulement en 1946 (sous la IIIe le président « dispose » de la force armée). Or la fonction que cette aimable expression dénote est inséparable, si on y regarde de près, de cette autre notion, mystico-légale, que le président est le « garant » de la souveraineté nationale : cette « garantie », inconnue elle aussi jusqu’alors, surgit dans la Constitution de 1958 (art. 5), accrue par l’opportuniste article 16 qui confie au chef des pouvoirs d’exception. La garantie est en outre renforcée par une fonction, quasiment religieuse, de « veille » sur les institutions, elle aussi repiquée sur la Constitution monarchique (art. IV, 1) et, au quotidien, par la patriarcale notion d’ « arbitrage » (d’où l’expression magique qui souvent coup court à tout débat : « Le président a rendu ses (sic ! ) arbitrages »). Voilà ce que le Général a remis en circulation en 1958 et que nous prenons désormais comme monnaie courante, argent comptant, étalon or de la parole présidentielle.
Voilà le réseau rhétorique qui explique et justifie que dans le débat public, de par ses interventions off the record ou non le président est amené à assumer une fonction sacerdotale : il est la voix du corps mystique de la Nation qui, par des trucs de langage inscrits, depuis seulement soixante ans dans la loi fondamentale, en résurrection d’un lexique qui date de la fin de l’Ancien Régime, lui permet de parler comme il le fait.

Le langage politique du président protecteur et garant est en fait récent : il n’exprime aucune fatalité politique, aucune normalité, aucune nécessité.

On nous dira : « Mais, enfin, comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? C’est le président, donc il doit dire que, etc. ».
Eh bien non, jusqu’en 1940 on a fait autrement.
La grande IIIe République établit un Empire colonial brillant, jeta les bases durables d’une économie moderne, créa de fait la France telle que nous la connaissons (de nos lycées majestueux à la conquête de l’air), suscita les plus beaux mouvements sociaux, amoncela vingt-sept prix Nobel dont deux féminins : elle mena et gagna une guerre mondiale – sans président chef des armées, sans veilleur patenté, sans garant absolu. Avec simplement un parlement qui jusqu’à la montée des subversions totalitaires se débrouilla fort bien, merci, à faire tenir à la Nation son rang mondial. Ce fut l’époque où Marianne coiffée du simple bonnet phrygien, belle, vive et solitaire sur le continent européen, parlait d’égale à égal avec les têtes serties de lourdes tiares impériales. Sans président tel que nous en avons un depuis 1958.

Le langage politique du président protecteur et garant est en fait récent : il n’exprime aucune fatalité politique, aucune normalité, aucune nécessité. Sauf une, pour être exact – sa source actuelle. Nous savons tous désormais que cette rhétorique constitutionnelle de la protection est redevenue à la mode, et s’est trouvée inscrite dans notre parole politique comme « normale », à la suite, comme on dit en Amérique latine, d’un « coup d’état institutionnel », celui de 1958. Cette rhétorique devenue la norme acceptée fut portée par une volonté décisive, celle du Général.

Toutes les configurations sont possibles, mais rien n’exige qu’il nous faille, en 2016, un garant, un veilleur, un chef.

Depuis 1958 nous vivons dans une sorte de replay mystico-politique qui tient, pour être exact, en un mot : le président est « garant » d’une chose extraordinaire, abstraite, invisible, mais aussi puissante sur l’imagination citoyenne que le sacrement de l’eucharistie pour les chrétiens : de la Souveraineté. Comme jadis le monarque incarnait le corps national, et en touchant des scrofuleux leur rendait la santé, le président en nous parlant est censé pointer du doigt le remède et la guérison. Le président parle : nous allons mieux. Il est certain que le Général, ayant vu la force radiophonique de son combat en 1940, avait gardé une vision éloquente et verbale de la magistrature suprême, une éloquence qui incarne la protection étendue à tous – mais de là à en faire un système de gouvernement ad vitam aeternam, il y a loin. Ça ne marche plus.

Rien de scandaleux au demeurant à ce retour du refoulé monarchique et à la permanence de cette hallucination du chef. C’est la vie d’un peuple. Toutes les configurations sont possibles, mais rien n’exige qu’il nous faille, en 2016, un garant, un veilleur, un chef.

Aucun régime ne dure mais souvent sa rhétorique demeure, jusqu’à s’exténuer, comme ne le crut point le roi en 1789. C’est ce que nous vivons. Louis XVI est parmi nous, braves gens.


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