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Loup final

Où l’Ours refait la fable du loup et du renard (Fin)

jeudi 1er décembre 2016, par Pierre Pelot

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Le loup attendait que le mâle survienne, ou encore ses petits. Quand le soleil chauffe de cette façon, que les papillons volent pareils à des feuilles tombées des branches, les renardes comme les louves ont des petits qui savent déjà courir et attraper de proies à leur taille.

Celle-là perdait progressivement son odeur vivante. Le vieux loup cherchait à comprendre, savoir pourquoi elle était morte.
Finalement, il se redressa sur ses pattes. Il écouta. Il renifla. Il n’y avait d’autres bruits que ceux des insectes dans les buissons et l’humus, d’autres odeurs que celles entrelacées de la forêt. Et l’odeur de la renarde. La lumière déclinait.
Le vieux loup fit le tour de la trouée, plusieurs fois. Ensuite, plus léger qu’une ombre, comme une portion de soir glissant en éclaireur, il fut près du cadavre qui puait la mort et rien d’autre, nullement le poison dont la signature ourlait sa gueule de salive blême. Le vieux loup saisit la renarde aux membres raides et l’entraina sur le bord de la trouée dans les myrtilles.

L’homme du lac
Tout l’été, la harde chassa sur les terres au nord du lac. Les jours se succédaient, tranquilles et gorgés de soleil. Le vent venait du sud, tournant au pire vers le sud-ouest.
Et tout l’été, l’homme seul se tint sur la rive du lac où il avait dressé sa tente et il passait une partie des nuits à regarder brûler le feu de son bivouac. D’un bord à l’autre des jours, il pêchait, faisait rôtir ses poissons et les mangeait.
Plusieurs fois, la harde revint au bord du lac, et l’homme était toujours là.
Une grande louve au pelage clair presque blanc marchait à la tête de la harde et guidait ses chasses. Elle n’avait pas compagnon, depuis que celui, le seul, qu’elle avait accepté s’était fait prendre dans un piège. Elle n’en aurait pas d’autre. Elle n’avait jamais fait de petits, à l’exception d’un seul, qui était venu enveloppé dans une odeur pourrie.
Naturellement, le premier des deux à avoir pris conscience de la présence de l’autre sur la rive fut la louve. Mais quand l’homme à son tour aperçut la louve et sa harde il passa tout un jour à ne pas toucher sa canne à pêche. Par contre il fit rôtir tous les poissons qu’il avait pris la veille et les dispersa autour de son campement.
Sept nuits durant, tandis que la harde chassait aux environs proches la louve s’approcha toujours plus près du campement de l’homme, attirée vers lui par quelque chose qui remontait du commencement des temps et franchissait l’odeur de feu et de fumée. Quelque chose de fragile, cassant, terrible. Et l’homme attendait, proposant ses poissons cuits, et d’autres crus, aussi.
A la fin de l’été, une de ces nuits-là, elle avança à découvert, s’assit à moins de dix mètres. On aurait pu entendre, dans la nuit, respirer le bonheur de l’homme, pour cet instant.

Villages

Les forêts descendaient comme des marées déferlantes et figées, sombres, vertes, odorantes, et ne s’arrêtaient pas bien loin des villages. Il y avait des champs labourés que des vols de mésanges et de merles assaillaient, par vagues successives. Et des corbeaux, aussi. Il y avait des prés que les hommes tondaient, une fois que les épis de l’herbe jaune, gras et gorgés, courbaient la tête.
Il y avait. Il y avait des paysages au centre desquels avançaient en paissant les troupeaux. Des vaches et des chèvres et des moutons. Parfois, il était possible d’attraper un mouton et de l’emporter, en plein jour… ce qui produisait la colère des hommes, une bien grande colère pour une bien maigre faim assouvie. Leurs chiens redevenus libres et errants provoquaient bien souvent plus de carnages que nous autres. Chiens sauvages renégats… et nous portions la responsabilité de leurs braconnages sanguinaires.
Il y avait des villages aux maisons serrées comme d’autres formes de troupeaux, encore. Avec des barrières de bois qu’en un saut on pouvait franchir, des villages remplis d’odeurs presque gentilles. Pourtant semés de pièges de fer attachés à leurs chaînes et aux pieux de blocage.
Il y avait des chouettes et des hiboux crucifiés sur les portes des granges.
Il y avait les charognes empoisonnées, les meutes et les chasses à coups de fusils, les fourches, les haches comme vos griffes avec lesquelles vous saviez si facilement frapper. Il y avait les portes de vos maisons auxquelles nous venions gratter, quémander l’hospitalité, vos lourdes portes bardées de fers et de clous à déchirer les pattes.
Et comme nous, vous n’existez plus.

Survivant
Partout les hommes se trouvaient avant lui.
Même se les territoires qu’il parcourait étaient de plus en plus vastes et de plus en plus vides de semblables, ils paraissaient au contraire et paradoxalement de plus en plus étroits pour lui, qui restait seul depuis plusieurs cycles de saisons, déjà.
Il avait eu une famille et il s’en souvenait. Sa louve était tombée un jour dans une de ces fosses creusées par l’homme d’où il est impossible de sortir. Il n’avait pas pu l’aider. Il avait été forcé de fuir quand les deux chasseurs et les chiens avaient surgi.

Je suis celui qui garde l’ordre parmi vos dieux.

Ensuite, les jeunes loups ses fils avaient pris la direction du froid. Il les avait regardés partir. C’était la fin d’un jour de pluie. Il se trouvait sur le pente d’un coteau et il les avait regardés jusqu’à ce que l’averse les avale dans la lumière assoupie du jour.
Il était revenu à cet endroit. Beaucoup de temps et de jours et de nuits avaient coulé. Naturellement, l’odeur de ses fils ne marquait plus le sol de pierres. Quand il regardait vers le nord, il n’était plus certain d’y voir aussi loin que cette fois-là, et là-bas où il y avait une vallée étroite, suivant le cours d’u, c’était maintenant une ville d’hommes, avec un de leurs chemins durs que des choses puantes aux regards éblouissants parcourent continuellement en grondant.
Il se coucha sur la terre encore chaude du soleil d’été.
Une grosse mouche voleta un moment devant son nez et il la laissa faire, clignant des paupières.

Dieux
Vous me craignez. Ce n’est pas du loup que vous avez peur, mais de vous-mêmes, des autres et de tout. De votre faculté d’accès à l’intelligence sont nés des dieux qui vous rassurent quand vous le méritez, vous épouvantent si vous vous écartez du droit chemin.
Je suis, dans vos esprits, l’allié des orages et du ciel en feu, des étoiles filantes qui me donnent la force. La Grande Ourse est ma complice, régnant au sommet des nues. Je suis l’avaleur de soleil pendant les éclipses qui assombrissent la
Chine.
Je suis le gardien des palais des grands rois célestes, et ne dors que d’un œil — tandis que l’autre, éternellement ouvert, n’est pas moins que Sirius au firmament debout. Je suis celui qui garde l’ordre parmi vos dieux. Je suis le nom de Zeus et je commande aux vents, aux pluies sur les champs. Je suis la louve fertile. Mes fils portent le nom de Khan. Je suis le Loup Bleu, l’ancêtre de nombre de vos peuples.
J’ai fait le tour de la terre pour venir en aide aux créateurs, et il etait si grand, si vaste, que jamais je ne revins à mon point de départ.
Je suis le compagnon noir d’Odin, deux de ma race gardent les portes du Walhalla, et le Borgne qui ne mange jamais me donne sa part de nourriture. C’est sous mon apparence que les guerriers partent au combat.

Petits hommes, petits hommes, petits hommes… Petits hommes qui avez tout perdu du cœur de vous-mêmes, pourquoi nous craindre, juste nous craindre, dans vos légendes mensongères ignorantes ?

Pierre Pelot, 1er décembre 2016.


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