Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Madame Lagarde ou la Fausse Servante

lundi 17 juin 2013, par Philippe-Joseph Salazar

JPEG - 15.5 ko

Il est très rare de voir un Grand s’abaisser. La lettre adressée par la dame du FMI (qui a sauvé la Grèce comme on le sait) au deuxième quinquennal est un morceau d’anthologie (La lettre d’allégeance de Christine Lagarde à Nicolas Sarkozy). Révélée par Le Monde, et si elle n’est pas un faux, et jusqu’à présent aucun démenti n’a été le ressort d’une opération de comm’ , cette lettre de Madame Lagarde révèle à quel point l’exercice du pouvoir est, avant tout, un exercice de vocalisation – imaginez une fable de La Fontaine intitulée « La pintade et le geai », ou un opéra-bouffe de Mozart : La Fausse Servante.

Décortiquons la rhétorique de la servilité.

« Cher Nicolas, très brièvement et respectueusement", écrit la patronne du FMI ».

Comme on ne sait pas quand elle a écrit cette lettre (si ce n’est pas un faux), Le Monde ne devrait pas dire « patronne du FMI », mais passons. On note le ton copain-copain et la cacophonie du « très brièvement » : style école de commerce, comme ceux qui disent « très, très, très bien ». De l’usage sot des adverbes qui révèle en réalité qu’on voudrait bien ne pas dire ce que l’on va dire, mais qu’on est obligé de dire, d’où le fayotage contradictoire du deuxième adverbe « respectueusement ». Car si on est vraiment respectueux, on n’impose pas à celui à qui on indique son respect qu’on va lui parler « très brièvement ». Ce sont les maîtres qui sont « brefs » avec les inférieurs. Pas l’inverse.

* 1) Je suis à tes côtés pour te servir et servir tes projets pour la France ».

On se demande comment elle peut être à « ses côtés », c’est –à-dire à droite et à gauche à la fois, mais on devine que c’est exactement cela. Elle monte la garde (et je laisse aux esprits politiques de nous dire quels sont ces multiples côtés), Sire, prenez garde à dextre, Sire, fendez-vous à senestre. Et on note le sophisme : je te sers, donc je sers la France. Ah bon ? Sans réserve ? C’est de la passion.

* 2) J’ai fait de mon mieux et j’ai pu échouer périodiquement. Je t’en demande
pardon.

On se croirait en classe primaire, jadis, quand un échec était le fait de l’élève et non pas comme aujourd’hui la faute du professeur. On est transporté soudain dans un univers puéril où même celui qui n’a « rien fait » demande pardon à qui dispense bons et mauvais points.

* 3) Je n’ai pas d’ambitions politiques personnelles et je n’ai pas le désir de
devenir une ambitieuse servile comme nombre de ceux qui t’entourent dont la
loyauté est parfois récente et parfois peu durable.

Elle cafarde : moi je suis bien, eux pas bien. Offenbach à l’Elysée. Moi, pas d’ambition, eux ambition mucho mucho. Critère de ce plaidoyer pro domo : la non servilité se mesure à un critère positif (ne pas avoir d’ambition personnelle….mais, chère Madame, qu’est-ce donc qu’une ambition non-personnelle ? l’expression ne veut rien dire) et à deux critères négatifs : ne pas être « récent » et savoir « durer ». En d’autres termes : la loyauté est affaire de chronologie. Ce qui est une fadaise : on est souvent trahi par ses féaux de longue date qui savent mieux que les autres où sont vos secrets défauts (c’est tout le mécanisme des affaires à retardement qui empoisonne cette république oligarchique).

* 4) Utilise-moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting.

La vulgarité du ton est voulue comme un hommage au style de celui à qui la lettre s’adresse. Madame Lagarde sait exactement (ou croit savoir) comment parle et pense le deuxième quinquennal : on « use de », et on fait du « casting » car la politique, n’est-ce pas, c’est du cinéma, et les acteurs des accessoires ? Pas étonnant dirais-je : pour sauver la Grèce, on fait un casting d’inspecteurs financiers, un casting de sommets internationaux, on fait des effets de manche, et on jette dans le tonneau des Danaïdes les milliards du FMI – à pure perte. Et on passe au casting suivant.

* 5) Si tu m’utilises, j’ai besoin de toi comme guide et comme soutien : sans
guide, je risque d’être inefficace, sans soutien je risque d’être peu crédible.

On a compris : il n’y a aucune servilité dans cette lettre, mais seulement des mots de servilité. Dans ce point numéro 5 de l’executive summary de Mrs Lagarde, se dévoile une arrogance folle, l’arrogance de ceux qui, aux affaires par la grâce de ceux qui détiennent le pouvoir issu du vote, mentent, effrontément. Voyez la rhétorique : utilise-moi mais guide-moi et soutiens-moi. On saisit la faille : celui qui sert est le soutien et sert d’éclaireur. Pas l’inverse. Le serviteur ne s’appuie pas sur le maître. Le maître s’appuie sur le serviteur et l’envoie frayer le chemin. Autrement dit Mrs Lagarde prend M. Sarkozy pour un imbécile.

Avec mon immense admiration. Christine L. "

Le mot de fin, le clou de cette turlupinade, le finale de l’opéra-bouffe de La Fausse Servante : elle « s’admire » dans le miroir qu’elle vient de fabriquer, à coups de paragraphes et de sophismes, elle s’y reconnaît, et, dieux du ciel, c’est « immense » ! Oui, c’est vrai. La fausse servilité dans une république qui a remplacé les dynasties bourgeoises par des coteries oligarchiques est immense dans ses désirs, et dérisoire dans son style.

Du fond du cœur j’espère que cette lettre est un faux car je l’admire immensément.


Par Corinne Neweyle 5 juillet 2013 : Madame Lagarde ou la Fausse Servante

Hello cher Philippe Joseph !

Ah ben, ça fait quelques temps que je ne suis pas passée lire vos "décryptages" toujours originaux et passionnants, voire amusants, tout en étant très informatifs, comme celui-ci sur "Soeur" Christine....

Effectivement, le temps a passé et...aucun démenti... mais ça ne veut strictement rien dire, en matière de communication "populaire", pour ne pas prêter le flan à la critique, moins on en dit, mieux on se porte, le sieur Guéant se tient dorénavant à cette méthode "motus et bouche cousue", les médias lêches-bottes sont là pour rattraper les âneries...

Je vais partager votre texte, afin que d’autres viennent le lire, sur Mediapart où je suis toujours abonnée, et sur Facebook où j’ai une page et un fil d’actualités très fourni, et quelques "contacts....

je vais regarder vos autres textes !

En espérant que tout va bien pour vous,

Amicalement,
Corinne


Répondre a ce message

    le 6 juillet 2013 : Madame Lagarde ou la Fausse Servante

    Chère Corinne,
    "Prêter le flan" ? J’aime beaucoup cette homophonie ! Effectivement aucun démenti.
    Merci de disséminer mes expectorations.
    Sur un ton plus sérieux voyez :http://leplus.nouvelobs.com/contribution/896088-nelson-mandela-en-afrique-du-sud-la-tristesse-nationale-n-est-pas-celle-vue-a-la-tele.html
    Cordiaux hommages,
    PhJS (avec ses oies du capitol qui ont fait des oisons)

    Répondre a ce message

      le 8 juillet 2013 : Madame Lagarde ou la Fausse Servante

      ...le flan... je devais trop penser à "Flanby"...
      ....

      Merci pour le lien vers votre article sur Nelson Mandela, enfin un article un peu "informatif" et "authentique", loin des sempiternelles jérémiades et platitudes habituelles (je baille rien que d’y penser !) que nous subissons depuis sa nouvelle entrée à l’hôpital !

      De plus, personnellement l’hyprocrisie des différents pays qui ont toléré des années durant l’apartheid et versent maintenant des larmes de crocodiles me donnent envie de vomir...
      ...
      Obama est un beau parleur, parler n’engage pas à grand chose, comme le disait Charles Pasqua, relaxé aujourd’hui de lourdes charges dans le procès du "programme pétrole contre nourriture en Irak", "les promesses n’engagent que ceux qui y croient" ; légende "urbaine" peut-être... Il parait que Voltaire n’aurait pas du tout dit "même si je ne partage pas ton avis, je me battrais pour que puisse dire ton opinion" (ou quelque chose comme ça....)

      Bon, je bavard, je bavarde... ainsi, vous êtes au Cap, je pense à un autre héros de la paix, qui a "commencé" en Afrique du Sud...Gandhi... en parle-t-on encore dans ce pays ?

      Heureuse que vos oies aient contribué à la préservation de l’espèce, celle du Capitole, dont on aurait pu craindre qu’elle ne fut en voie de disparition ! mais faites bien attention à leurs "fesses", y’a du gros gibier là où vous êtes ;o)

      ...
      A bientôt !
      Amicalement et .... (à peu près) "fidèlement",
      Corinne !

      Répondre a ce message

        le 9 juillet 2013 : Madame Lagarde ou la Fausse Servante

        Dear Corinne,
        Merci pour le commentaire élogieux sur Mediapart. Ce jeudi "La Vie" devrait sortir sous la plume de Liza Fabbian une interviou décapante, comme on dit, du Maître des Oies, sur l’Afrique du Sud.
        Et à bientôt,
        PhJS

        Répondre a ce message
Poster un nouveau commentaire

idees numero 1

La revue papier.
Soutenez-nous, commandez-le
à votre libraire, faites-le connaître,
ou abonnez-vous en cliquant ici.

Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.