Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Magasin Général pour tout le monde !

dimanche 21 mai 2017, par Pierre Pelot

Où l’Ours trouve qu’à relire un vieil album de Loisel et Tripp on est toujours et encore dans un chef d’oeuvre et qu’au diable le diktat de l’actu !

GIF - 3.3 ko

BD. Le mieux serait de n’en presque rien dire, à part l’essentiel, bien entendu, de ne pas se lancer dans la dithyrambe au risque de crever la digue de retenue des compliments grandis de longue date dans les eaux nourricières des fleuves nourriciers contenus par de robustes barrages épanouissant la réflexion. Voilà ce que serait le mieux. Car on sait combien le déferlement libéré par un barrage qui crève peut être dévastateur, presque autant que le calme et le silence qui précédait, depuis lurette, l’événement. Trop de compliments, à plus forte raison chiadés savamment intellectuellement, et qui du coup oublient la discrète et fort peu tapageuse émotion — l’émotion, tout bêtement — au repli d’une estacade cochée dans le courant fluvial, un trop plein de compliments donc, d’éloges, de congratulations, noie.

Trop de compliments noie, et pourtant...

Il faut faire attention. Etre prudent. Pour le bien-être non seulement des lecteurs, on pourrait presque dire des spectateurs, mais également de l’œuvre.
L’œuvre, car c’en est une. Et quand on parle d’œuvre on n’en dit que la moitié. Un autre mot est à sa place en avant-garde de l’appellation.
De plus, une règle imbécile régnant dans le milieu ( j’ai failli dire la profession ) voudrait que l’on ne parle d’abord et essentiellement que des nouveautés. Du flot qui gronde à la sortie des ateliers, qui dévale et déferle. Alors les commandos de chroniqueurs se lancent à la charge, embouchant leurs trompettes et soufflant dedans à joues hyper ballonnées, se pensant tous en mission de sauvetage au secours des premiers de la course. Le sauvetage en question va durer un mois. Deux, peut-être. Avant la nouvelle vague. Au-delà de deux mois, on ne parle plus des malheureux jetés à l’eau. Qu’ils se noient donc sans esclandre. Ou qu’ils surnagent un temps. Bref : qu’ils se démerdent.
L’imbécillité crasse de cette coutume est évidemment navrante. Nombre de livres, de romans, existent encore, surnagent vaillamment, messieurs-dames, même si on n’en parle plus dans les sérails, si les Grandes Libraires télévisuelles se contentent de ronronner à l’écart. Ils sont là. Mais on ne le sait pas. Toute la France va s’empuantir une semaine durant de l’éclosion d’un nouveau Sfar, par exemple, qui masquera les subtiles fragrances flottées sur le reste des champs. Et pourtant ces senteurs amies séduisantes existent.

L’œuvre n’est donc pas nouvelle. Elle n’est pas née d’hier. Mais elle existe, et ô combien ! Le dernier album date de 2014 le premier de 2006 il y en a 9. C’est écrit, dessiné par Régis Loisel et Jean-Louis Tripp (photo). Ça s’appelle Magasin général, ça se passe au Québec dans la fin des années 1920. Un petit village, ses habitants, tous typés, tous communs des mortels qui ressemblent à tout le monde et à personne d’autre. L’histoire de Marie, jeune veuve qui tient le magasin général de l’endroit et voit arriver un jour dans la neige un étrange bonhomme sur sa motocyclette, Serge, qu’elle va recueillir et qui va s’installer dans la place. Serge et son poids de secrets difficilement avouables, survivant de la grande guerre. Et puis tellement d’autres, gravitant dans et autour du lieu, qu’au fil des ans nous apprenons à connaître, immanquablement, inexorablement, à aimer. Sans parler des animaux familier qui progressivement vont eux aussi investir l’histoire : le chat, un chien, un canard, un ourson !!! ( il existe dans les albums de Spirou une pareille occupation d’arrière plan par un animal, d’une incroyable richesse pour peu qu’on la remarque, et c’est celle du Marsupilami… )

La dernière page tournée, vous voilà avec un blues carabiné

Une chose est certaine : la dernière page tournée du dernier album, sur cette formidable galerie de photos à la fois incluse dans l’histoire et la prolongeant, vous en redemandez. Et tabernac ! il n’y en a plus ! Et vous voilà avec un blues carabiné pour quelques jours pour avoir perdu des amis — parce que c’est la vie. Tout cela sur des dessins magnifiques d’hiver, de jeux de soleil dans les feuilles, et même, j’en jurerais, d’odeurs… tout cela dans le langage du Québec de chez nous — mais que l’on comprend comme on peu le saisir et s’en accaparer après quelques temps au pays. C’est formidablement drôle, émouvant, lavé rincé de toute vulgarité, c’est la plus belle histoire de tolérance que l’on puisse lire et suivre pas à pas. C’est un chef d’œuvre. Tout simplement.

> La série Magasin général (9 tomes) est éditée par Casterman.


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.