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Mahmoud Darwich

samedi 16 mai 2009, par Laurence Ubrich

« Je suis Palestinien, un poète palestinien, mais je n’accepte pas d’être défini uniquement comme le poète de la cause palestinienne. »

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Portrait : Darius pour L’Agence Idea

Un fardeau que Mahmoud Darwich a porté jour après jour, vers après vers, recueil après recueil. Et par-delà la mort même. Son décès a encore accentué une aura quasi mystique. De poète national, il est devenu héraut éternel d’une terre ensanglantée. Pour des millions de personnes – réfugiés des territoires occupés ou de la diaspora – il est la Palestine.
Ce pays rêvé, caressé, pleuré est présent partout dans son œuvre. Chaque publication témoigne des soubresauts de ce Moyen-Orient qui n’en finit pas de se déchirer. De la guerre des Six Jours avec Les fleurs de sang [1], aux affrontements libano-israéliens à Beyrouth (Une mémoire pour l’oubli [2] jusqu’au blocus de Ramallah, en 2002, avec État de siège [3]. Chaque page porte en elle la douleur de l’occupation, la réalité de n’être nulle part chez soi. Mais la plume de Mahmoud Darwich sait aussi dire le musc qui s’évade au-dessus des collines, le safran du soleil couchant, l’œuf d’acier de l’horizon… Il est et restera bien plus qu’un témoin de son époque ou qu’un patriote résistant.

« Je suis Palestinien, un poète palestinien, mais je n’accepte pas d’être défini uniquement comme le poète de la cause palestinienne, je refuse qu’on ne parle de ma poésie que dans ce contexte, comme si j’étais l’historien, en vers, de la Palestine. […] Je n’ai donc nullement cherché à devenir, ou à rester, un symbole de quoi que ce soit. J’aimerais, au contraire, qu’on me libère de cette charge très lourde. » [4]
Issu d’une famille musulmane sunnite de propriétaires terriens, Mahmoud Darwich est né en 1941 près de Saint-Jean-d’Acre en Galilée, au nord de la baie d’Haïfa. La Nakba (catastrophe en arabe), en 1948, oblige sa famille à s’installer au Liban. C’est le premier exil du poète, la rupture originelle, une brûlure que rien ne peut apaiser. Quand le petit garçon et les siens reviennent au bout d’un an, clandestinement, ils découvrent que leur ancien village a été totalement rasé, remplacé par une colonie juive. Réfugié à Dair-Al-Assad, en Israël, Mahmoud Darwich a donc grandi en tant que minorité, comme un Arabe en Israël, comme un étranger sur sa propre terre.

Après des études secondaires chaotiques, emprisonné à plusieurs reprises ou assigné à résidence, privé de passeport, le jeune homme publie son premier recueil de poésie, Oiseaux sans ailes, en 1960. Ces années sont celles de l’idéalisme… Il rêve de révolution, chante la patrie, affirme son identité niée et clame la solidarité internationaliste. Le poème Identité, en 1964, dépasse les frontières palestiniennes pour devenir un hymne repris dans le monde arabe tout entier. Les derniers vers vibrent de colère et de dignité.

« Inscris / Que je suis Arabe / Que tu as raflé les vignes de mes pères / Et la terre que je cultivais/Moi et mes enfants ensemble / Tu nous as tout pris hormis / Pour la survie de mes petits-fils / Les rochers que voici / Mais votre gouvernement va les saisir aussi / … à ce que l’on dit ! »

En 1970, la précarité de sa situation et l’impertinence de ses écrits l’arrachent une nouvelle fois à ses racines. Il reprend le chemin de l’exil et s’envole pour l’Union soviétique, où il étudie l’économie politique à Moscou. Le poète poursuit ainsi une carrière littéraire d’apatride. Un nomadisme forcé qui le mène du Caire à Beyrouth, de Paris à Tunis. Au cours de l’été 1982, Mahmoud Darwich assiste aux bombardements de la capitale libanaise et à la débâcle de la résistance palestinienne. Prisonnier entre les murs de son appartement, le poète tente de sonder les méandres de sa mémoire, d’exprimer ses angoisses et celles de son peuple. Une mémoire pour l’oubli est un dialogue imaginaire, mêlant des textes du patrimoine arabe classique et des poèmes en prose, une longue plainte entre métaphores et chronique de la guerre ordinaire.

« Le coucher du soleil dérobe les minutes au temps. La mer ondule comme une amoureuse et crie dans la nuit et à la nuit. L’enfant s’en est allé chez les siens, là-bas, dans le lointain. Mon grand-père est mort sans avoir cessé de chercher du regard la terre prisonnière des barbelés, une terre dont la couverture de blé, de sésame, de maïs, de pastèques et de melons avait été changée en pommes rêches. Mon grand-père est mort sans avoir cessé de compter l’exil, les saisons, les battements de son cœur, sur les doigts de ses mains desséchées. » [5]

Son engagement politique remonte aux années 1960, lorsqu’il rejoint le Parti Communiste Israélien (Maki), aujourd’hui disparu. Si cette formation n’était pas sioniste, elle reconnaissait Israël tout en affirmant le droit des Palestiniens à former un État. Mais l’implication de Darwich ne devient réellement décisive qu’en 1987, lorsqu’il est élu membre du comité exécutif de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et président de l’Union des écrivains palestiniens. Il fonde par ailleurs l’une des principales revues littéraires arabes, Al-Karmel, qui cessera de paraître en 1993. La même année, il quitte l’OLP, pour protester contre son attitude jugée trop conciliante dans le cadre des accords d’Oslo. Le poète souhaite alors la paix, mais une paix juste. En 1995, toujours à Paris, il reçoit un visa pour voir sa mère et assister aux funérailles de son ami, l’écrivain Emile Habibi. Une telle opportunité lui permet de rentrer au pays et de poser ses valises à Ramallah en Cisjordanie. L’avènement de l’Autorité palestinienne coïncide ainsi avec son retour sur la terre des ancêtres.
En août dernier, le cœur malade de Mahmoud Darwich – et peut-être aussi celui de la Palestine – a définitivement arrêté de battre. En perdant son plus grand poète, ce peuple écartelé se retrouve privé d’un auteur à la fois délicat et sarcastique, passionné et aérien. Lors d’un entretien accordé au Nouvel Observateur en février 2006, il expliquait son besoin de revenir à des thèmes moins guerriers, de renouer avec une certaine harmonie.

« Le paradoxe aujourd’hui, c’est que j’écris sur la beauté dans un pays où elle a été mutilée, saccagée, et où l’on vit en deçà de la vie. Je tente de compenser ce manque par la beauté que je chante dans mes poèmes. Comme un poète qui recommencerait de zéro, je m’attache à décrire la forme d’un nuage ou d’un cyprès, la fleur d’un amandier. […] La poésie en Palestine est un combat pour « désoccuper » la langue. On me reproche parfois de ne plus être un poète de la résistance, un militant. Mais la vraie défaite serait que notre langue même soit vaincue par l’occupation. […] Écrire un poème d’amour sous l’occupation est une forme de résistance. L’espoir est la maladie incurable des Palestiniens. Notre fardeau. Je refuse l’esprit de défaite et m’accroche à l’espoir fou que la vie, l’histoire, la justice ont encore un sens. J’ai choisi d’être malade d’espoir. »


[1Poèmes palestiniens. Les fleurs de sang, Le Cerf, 1970.

[2Une mémoire pour l’oubli. Beyrouth, 1987, Actes Sud, 1994.

[3État de siège. Ramallah, janvier 2002, poèmes, Actes Sud, 2004.

[4Extrait de Entretiens sur la poésie (avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun).

[5Actes Sud, collection « Mondes Arabes », octobre 2006, pp. 96-97.


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