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Mandela Orateur

vendredi 6 décembre 2013, par Philippe-Joseph Salazar

Notre chroniqueur, Philippe-Joseph Salazar, est un spécialiste international de l’Afrique du Sud. Il a publié sur ce sujet plusieurs ouvrages dont L’intrigue raciale (Méridiens), Afrique du Sud, la révolution fraternelle (Hermann), An African Athens. Rhetoric and the Shaping of Democracy in South Africa (LEA-Routledge), Institution de la parole en Afrique du Sud (PUF), et traduit et édité le Rapport de la Commission Vérité et Réconciliation, Amnistier l’Apartheid (Seuil).

Une nécrologie n’est pas le lieu d’une critique, mais l’occasion d’une louange. On rend hommage au défunt. Mais, en rhétorique, on distingue entre deux types de célébration : celle des actes et celle du caractère d’un homme politique. Il est possible de louer des actions en émettant des réserves sur le caractère ou l’éthique : on dira que tel homme politique a fait de grandes actions, bonnes au bien commun, alors peu importe son intégrité – c’est le passe-passe rhétorique « je vous ai compris » du Général, une indignité morale mais un acte politique efficace. Il est par contre possible et nécessaire en politique de célébrer l’éthique ou le caractère d’un homme politique, en mettant de côté le détail indigent ou néfaste de son action politique – c’est le mythe Mendès-France pour la gauche socialiste, et la légende Pétain pour la droite nationaliste.

Mandela est mort et le moment n’est pas encore venu de célébrer ses qualités de manœuvrier, d’avocat rompu aux stratégies de procédure, ni sa dextérité à pratiquer un jeu de discours à double sens, tendant des pièges sophistiques à ses adversaires, ni de poser en exemple de communications stratégiques la belle machinerie de propagande qui le poussa au premier plan au détriment de ses rivaux noirs, ni de s’attarder sur le marchandising de la marque Mandela. Le moment n’est pas encore venu, en d’autres termes, de célébrer un homme d’Etat qui sut transformer un leadership politique en une onction géniale de quasi droit divin. On fera un jour la part des actes et la part du caractère. Le machiavélisme, c’est à dire l’ajustement des moyens à une fin, est la qualité essentielle d’un homme d’Etat.

Il n’est pas nécessaire ni souhaitable de détailler non plus, pour le moment, sa carrière politique ni de montrer comment Desmond Tutu fut le véritable inventeur de la nouvelle Afrique du Sud, en osant penser la réconciliation nationale, ni comment leur co-prix Nobel, F. W. de Klerk, le dernier président de l’apartheid, sut faire accepter à ses électeurs cette chose extrême en politique : le transfert du pouvoir absolu par ceux qui le détiennent à ceux qui le désirent. L’histoire jugera, d’entre les trois hommes d’Etat, qui aura été le plus audacieux et qui aura été le plus décisif. Mais, indéniablement, Mandela restera comme le meilleur des rhéteurs.

La disparition de Mandela est en effet l’instant juste pour évoquer son apparition et cette apparition fut oratoire. Il faut expliquer comment l’extraordinaire présence oratoire de Nelson Mandela frappa les Sud-Africains, noirs, blancs, métis, indiens, chinois, malais et aborigènes, cette « nation arc en ciel » conçue par Desmond Tutu. Quand il apparut et parla, pour la première fois comme président, en mai 1994, tout le monde en Afrique du Sud comprit que tout avait changé. D’un coup. Sa parole imposa un leadership que, dans d’autres temps, on aurait appelé « souverain ». Cette fascination dura tout le temps de son mandat et permit aux Sud-Africains de trouver un langage commun.

Parlons donc d’une scène oratoire exemplaire et fondatrice, le discours prononcé par Nelson Mandela devant les deux chambres du Parlement démocratiquement élu, le 24 mai 1994. C’est l’équivalent rhétorique de l’Appel du 18 juin.

Ce discours du 24 mai 1994 s’inscrit dans une suite oratoire soigneusement orchestrée : il fut précédé par un discours « au peuple » lancé du balcon de l’Hôtel de Ville du Cap, à la suite de son élection à la présidence par l’Assemblée nationale (le 9 mai 1994), et par l’allocution d’investiture prononcée urbi et orbi, aux Union Buildings de Pretoria (le 10 mai 1994).

Chacun des discours de cette trilogie rhétorique offre sa propre stratégie de communication, et la trilogie elle-même est une stratégie de représentation du nouveau régime, post-racial et se dotant déjà d’ambitions impériales sur le reste du Continent – à cette époque des bannières déployées dans les aéroports clamaient aux nombreux visiteurs arrivant dans cet étrange pays : « Bienvenue en Afrique », comme si l’Afrique du Sud était l’Afrique, la seule, la vraie, la rédemptrice. C’est aussi cela que performèrent les discours de Mandela. Une OPA oratoire sur le Continent (mais c’est une autre histoire).

Disons simplement que les discours du 9 et du 10 mai forment avec celui 24 mai une stratégie oratoire à trois engrenages. Les journaux rapportèrent justement que le discours du Cap (9 mai) fut « orchestré » par Desmond Tutu, expert en manifestations de masse et de messe, dans une atmosphère de concélébration populaire (des bannières, des acrobates, des vendeurs de haschich, des chants), tandis que le sûr protocole hérité de l’Empire britannique veilla, le 10 mai, à Pretoria, à enchâsser la prestation de serment dans la pompe et l’allégresse codifiée (lâcher de colombes, chœurs, hymnes, serments) d’un discours du trône à l’anglaise. Toutes les traditions sud-africaines de rhétorique publique se nouaient : la rhétorique des mouvements populaires et la rhétorique d’Etat, l’une et l’autre soutenue par l’éthique protestante de la communion des cœurs, très forte en Afrique du Sud. Le pivot oratoire du système était Mandela prenant la parole.

Deux semaines plus tard, le 24 mai, Mandela prononça son premier discours présidentiel, devant le Parlement fraîchement élu et dont l’Assemblée l’avait élu président. Ce jour-là il inventa un type de discours qui n’existait pas auparavant en Afrique du Sud, dont pourtant la tradition républicaine est aussi vénérable que la nôtre et la tradition législative une des plus anciennes du Commonwealth, à savoir ce que les journalistes appelleront bientôt, le Discours sur l’Etat de la Nation. Ce discours n’a aucun statut constitutionnel ni même réglementaire. C’est une occasion pour le président d’apparaître devant ceux qui l’ont élu et donc de proclamer une légitimité qui dépasse l’Assemblée dont il est cependant issu. Avec Mandela cette manipulation rhétorique allait de soi, mais l’héritage a été très lourd à porter et aucun de ses deux successeurs, un technocrate et un populiste, n’a pu en tirer parti.

De fait, face aux députés et sénateurs, l’éloquence de Mandela mit en scène, fit voir et fit toucher du doigt le consensus national sans jamais donner l’impression du verbiage parlementaire et des faux accords de la politicaillerie : c’est bien cela la « Mandela magic », la capacité d’incarner par la seule prise de parole.

Dans le genre de la presidential rhetoric, le discours du 24 mai 1994 est un trident oratoire : il s’agit ici à la fois d’un discours d’investiture (le président exerce aussi les fonctions d’un premier ministre), d’un discours du trône (comme Chef de l’Etat Mandela renoue, non sans ironie, par delà la république de l’apartheid, avec la tradition de l’Union Sud-Africaine et de son chef titulaire, le souverain britannique), enfin un discours sur l’Etat de la Nation (à la façon américaine). Cette triple fonction oratoire plaça Mandela au centre de la mise en paroles du consensus national. Magistral. Ajustement des moyens rhétoriques à la fin politique.

Pour la première fois en effet un homme put en Afrique du Sud parler de l’ « état de la nation » et parler pour elle, puisqu’auparavant s’il y avait eu une entité sud-africaine il n’y avait eu pas de nation mais des « races », et s’il y avait bien eu un Etat, celui-ci s’était inventé d’une part des Etats sujets (les bantoustans) et avait dénié à la majorité de sa population la citoyenneté. Pour la première fois un président put librement s’adresser à des sujets égaux, constitués librement en une nation unifiée.

Pour indiquer ce changement radical, Mandela, dans l’ouverture de son discours, eut recours à un stratagème rhétorique. Il projeta cette nouvelle condition politique, la Nation, dans le futur, afin de conférer à cette nation et à cet Etat une histoire anticipée, un réel en gestation qui n’était, alors qu’il entonna son discours, qu’un espoir ou un projet. Il faut bien saisir que ce fut sa parole qui fit, « magiquement », apparaître et naître cette Nation (natio, de nascor, naître). Voici le topo rhétorique : « Le jour viendra où notre nation honorera ceux qui font que nous avons le droit de dire avec fierté que nous sommes Sud-Africains ».

Cette simple phrase fait table rase des différences fabriquées par l’apartheid mais aussi par les mouvements de libération entre « eux » et « nous », « bons » et « méchants » - aux antipodes de cette maladie de la purge politique dont la France a le secret depuis 1793. Mandela, d’une phrase, réconcilia, c’est à dire qu’il osa ce que personne n’osait : dire que tous sont un, que tous sont « libérés », noirs et blancs, du passé. Il prit de court aussi bien ses adversaires qui voyaient en lui un négociateur retors et vindicatif que ses partisans qui espéraient de lui une grandiloquence moralisatrice de punition. Il cita simplement d’une poétesse afrikaner, Ingrid Jonker, un poème sur un enfant noir tué par des soldats. Et il parla de la « capacité de transcendance » que chaque individu porte en lui. Ingrid Jonker, afrikaner, avait pu transcender son groupe et sa famille (son père était le directeur de la censure), mais elle n’avait pu le faire qu’en poétesse, et en se suicidant.

Mandela fit alors percevoir à son immense auditoire comment le temps du sacrifice ultime était passé mais que le sacrifice qui restait à accomplir était celui d’accepter, en poète, la création (« poésie », en grec, veut dire création) par chaque Sud-Africain de la nouvelle nation en chacun de soi-même. Il formula une extraordinaire fiction, et la rendit réelle.

On peut sourire, à la française, avec la tondeuse ou la guillotine sous la main, et dire « c’est des mots, tout ça ! » - le fait est que contrairement à ce que disait alors un ministre, assuré de tout comprendre en projetant des schémas de Sciences Po, « tout cela finira dans le sang », tout cela n’a pas fini dans le sang.

Car le véritable sacrifice d’une nation est de sacrifier ses illusions et ses préjugés, et non pas d‘autres êtres humains, et c’est bien comme cela que Mandela fit naître, « poétiquement », l’Afrique du Sud actuelle. Le coup marcha, et ce fut un stratagème machiavélien au sens exact du terme (ajuster les moyens, ici rhétoriques, à la fin, ici politique) car l’orateur Mandela se porta garant de cette fiction. Je rappelle ici qu’au moment où il avait entamé la dernière phase de négociations directes avec le gouvernement de l‘apartheid, des hiérarques de son propre parti, l’ANC, l’avaient accusé de trahir la notion, marxiste-léniniste, de « direction collective ». De même De Klerk courut le risque d’être assassiné par ceux qui s’estimant trahis étaient prêts à former une junte. Ces hommes avaient accompli, en eux-mêmes, le pas nécessaire.

L’astuce, si je puis dire, ou le mécanisme d’ajustement rhétorique, est qu’une fois évoqué le poème visionnaire et jusqu’à sa péroraison tout le discours du 24 mai fut agencé de telle manière à formuler un glossaire qui rendît évident la fiction poétique - que la Nation Arc en Ciel était née, d’un coup, là, le 24 mai, dans ce discours. Le pivot de la prestation est le suivant : dans le développement de son allocution Mandela fait appel à tout le lexique politique en vogue, un salmigondis de management (« integration, capacity building, partnership, cooperation »). Or ce qui caractérise ce glossaire c’est sa réversibilité : l’apartheid, régime moderne de gestion, faisait usage du même vocabulaire. La question est donc la suivante : si ces expressions peuvent vouloir dire le même et l’autre, comment peuvent-elles maintenant dire ce que Mandela leur fait dire ? La réponse : parce qu’elles sont subsumées sous l’èthos de Mandela. Le discours de Mandela, salué par les analystes politiques comme « realistic, pragmatic », fut en réalité une stratégie par laquelle il parla un langage commun, tout en offrant une fiction qui dépassa celui-ci et qui donna à son public le sentiment d’adhésion à une fiction qui devint, du coup, un réel partagé.

Son entière présidence fut simplement un thème et des variations sur cette fiction première, cette énergie créatrice, cette éloquence effective.


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