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Manger le chou des Kerguelen

vendredi 8 juin 2012, par Emmanuel Amar

Inconnu du public français, Aventures aux Kerguelen publié en 1910 par l’explorateur Raymond Rallier du Baty est un récit dépouillé, cruel et tourmenté comme les terres glacées qu’il étudia

REVISITER. Quelle motivation peut pousser six hommes à s’embarquer à l’aube du Vingtième siècle sur une coque de noix d’à peine 20 m de long pour rallier les Kerguelen et vivre plus d’un an en quasi Robinsons sur une des terres les plus déshéritées du monde ? C’est le récit que livre Raymond Rallier du Baty.
Aventures aux Kerguelen, écrit en anglais, paraît en Angleterre sous le titre 15 000 miles in a Ketch mais reste totalement inédit en France jusqu’en 1991 et sa traduction par les éditions Maritimes & d’Outre-Mer.
Fils et neveu d’officiers de la Royale, Raymond Rallier du Baty s’embarque comme simple matelot en 1903 pour l’Antarctique sur Le Français de Jean-Baptiste Charcot. Promu par la suite capitaine au long cours, le jeune homme, peu fait pour la routine de la marine marchande, décide de monter sa propre expédition : direction, les Kerguelen !

Il réussit à réunir des fonds pour acquérir le "Sacré cœur de Jésus", un vieux ketch de pêche promptement rebaptisé "J.B. Charcot "

Les Kerguelen ? Quelques îles volcaniques perdues au cœur de l’océan Indien entre les quarantième et cinquantième degrés de latitude Sud. Elles sont découvertes en 1772 par Yves-Joseph Kerguelen de Trémarec. Escales pendant le XIXe siècle des baleiniers et des phoquiers, elles sont définitivement rattachées à la France en 1893.
Reconnues mais largement méconnues, Rallier du Baty souhaite monter une expédition afin d’en compléter la cartographie et d’en inventorier les ressources en vue d’une éventuelle exploitation future. Par ses relations et son entregent, il réussit à réunir des fonds pour acquérir le "Sacré cœur de Jésus", un vieux ketch de pêche promptement rebaptisé "J.B. Charcot ", en hommage à l’explorateur polaire, mentor et soutien du jeune homme.
Un bien frêle esquif en vérité, dépourvu de moteur, qui devra affronter les mers parmi les plus dures du monde. Pour rembourser les frais et payer son équipage, le fils de bonne famille envisage de chasser les phoques – ou plus exactement les éléphants de mer – abondants sur l’archipel, pour en tirer de l’huile qu’il espère vendre à bon prix à Melbourne, terme du voyage.
Ce sont donc cinq hommes qui s’embarquent (le sixième, Eugène Larose les rejoindra quelques jours plus tard lors d’une escale en Angleterre) : Raymond Rallier du Baty, son fils aîné Henri, Louis Esnault, Léon Agnès, tous âgés de 16 à 27 ans. A 44 ans, Jean Bontemps, le « bosco », fait figure d’ancêtre. « … un marin de la vieille école qui avait passé la majeure partie de sa vie à la mer. Il avait passé la Ligne (l’Equateur) une bonne vingtaine de fois. ».

Une terre où se mêlent le blanc de la glace, le noir de la lave et le vert d’une maigre végétation

Le J.B. Charcot appareille de Boulogne le 22 septembre 1907, direction le grand sud et… manque de faire naufrage quelques jours après sur les côtes anglaises. Au terme d’une traversée mouvementée et des escales à Madère, Rio et L’île Tristan da Cunha – possession anglaise perdue au milieu de l’Atlantique Sud - le voilier rallie enfin le but de sa navigation. Il mouille le 9 mars 1908 devant Port-Christmas sur Grande-Terre, l’île principale des Kerguelen. Les six compagnons découvrent ce qui sera leur quotidien. Une terre qui n’usurpe en rien son ancien nom d’Ile de la Désolation ; sorte d’Islande à peu près grande comme la Corse, à mi-chemin entre l’Afrique du Sud et l’Australie. Une terre où se mêlent le blanc de la glace, le noir de la lave et le vert d’une maigre végétation ; quelques touffes d’herbe, des lichens et le fameux « Chou des Kerguelen », dont les propriétés antiscorbutiques ont sauvé plus d’un marin. Aucun arbre ne parvient à pousser sous ces latitudes. La brume, le vent, la pluie et la neige sont omniprésents. Une terre rétive à toute colonisation humaine durable mais en revanche, paradis pour la faune : manchots « …créatures étrangement humaines, il me faisaient penser à de vieux, à de très vieux nains dressés dans la lumière du crépuscule…  » et autres oiseaux marins ; baleines et éléphants de mer. Les hommes resteront ainsi quinze mois coupés du monde, dans la solitude et la promiscuité, à peine rompues par la visite d’un baleinier norvégien et d’un phoquier français.
On est bien loin ici de la croisière d’agrément. En digne émule de ses illustres ainés, Cook, Dumont d’Urville ou Ross, Rallier du Baty s’est donné la mission d’explorer, de cartographier l’archipel, d’en décrire la faune, d’en inventorier les éventuelles ressources minières. Il est tour à tour naturaliste, géographe, topographe et historien. Chasseur aussi car il faut bien survivre, varier un ordinaire fait de conserves et de biscuits de mer, mais aussi rembourser ses créanciers et payer l’équipage. Les éléphants de mer, dont la graisse donne une huile de première qualité, très recherchée à l’époque (la pétrochimie est alors balbutiante), ne tardent pas à verser leur tribut. Le narrateur raconte à maintes reprises l’affrontement de ses hommes avec ces monstres de plusieurs tonnes, une véritable corrida des antipodes. Il n’est cependant pas un émule du capitaine Achab. Point d’épopée ici : les hommes s’adonnent sans plaisir à ce massacre. La première chasse vire même au tragi-comique lorsque Rallier du Baty s’avère incapable d’assembler les barils indispensables au stockage de l’huile, pourtant le tonnelier lui avait assuré : « vous voyez, ce n’est rien, c’est à la portée de n’importe quel imbécile ». Au prix de longs efforts, il finit par y parvenir et la cale du J.B. Charcot se remplit progressivement…

"Les Norvégiens avaient posé la première question : y-a-t’il beaucoup de baleines ici ? Nous n’en avons pas vu une seule ! "

Les jours se succèdent entre expéditions de chasse et exploration. Quoique fasciné par l’âpre beauté du paysage, l’auteur n’oublie pas pour autant d’évoquer l’omniprésence du danger, tant en mer qu’a terre et de narrer la vie de l’équipage et les petits tracas de la vie quotidienne, l’appétit gargantuesque d’Eugène Larose, qui laisse pantois ses compagnons ou la pénurie de tabac qui plonge une partie des hommes dans une quasi hébétude, jusqu’à l’arrivée inopinée d’un baleinier norvégien. « les Norvégiens avaient posé la première question : y-a-t’il beaucoup de baleines ici ? Nous n’en avons pas vu une seule ! et on leur avait crié cette réponse : des quantités ! Avez-vous du tabac à bord ?  »
Tel est le récit de Raymond Rallier du Baty, écrit dans un style simple, volontiers paternaliste lorsqu’il évoque ses hommes. Il connaît un succès d’estime lors de sa publication en Angleterre dès 1910, tout en restant largement ignoré, sauf de quelques initiés, en France.
Il est vrai que l’auteur, mort quasi centenaire en 1978 après une brillante carrière dans le domaine maritime (il arma notamment une nouvelle expédition vers les Kerguelen à l’aube de la Première Guerre Mondiale), n’en fit guère la publicité.
Gageons qu’avec sa publication au Livre de poche, Aventures aux Kerguelen trouvera la place qui lui revient de droit : celle d’un classique du récit d’aventures.


Repères :

On peut aller loin avec des cœurs volontaires, Aventures aux Kerguelen (1910), de Raymond Rallier du Baty (Traduit de l’Anglais par Renaud Delcourt), Préface de Benoît Heimermann, Livre de Poche, 288 pages, 6,10 euros


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