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Mathieu Sapin, le petit homme qui a vu "Libé"

lundi 26 septembre 2011, par Emmanuel Lemieux

Sa bande dessinée d’investigation dans les coulisses du journal raconte le Libération de l’après-Serge July.

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Mathieu Sapin, par Olivier Roller©

On cherche ensemble à qualifier le genre. "Oui, bande dessinée d’investigation, ça me plait bien" acquiesce Mathieu Sapin alias "Mathsap". Les éditions Delcourt s’exercent à ce type de bandes dessinées depuis quelques années, comme cet album collectif sur les clandestins (Paroles sans papiers), ou bien une vraie BD-enquête ( Au nom de la bombe ) menée par Albert Drandov sur les essais nucléaires français et leurs secrets d’Etat. On connaissait mieux Mathieu Sapin, pour son héros Supermurgeman (nourri à la Supermurgebière), ses quatre tomes du Journal de la jungle, ou son travail de bédaste pour enfants. Avec Journal d’un journal, il poursuit dans la veine du reportage dessiné Journal d’un tournage qu’il avait consacré à la réalisation du film Gainsbourg de Joann Sfar. Après le cinéma, le théâtre des opérations journalistiques. Dans la cuisine de Libération. Au total, cent-vingt pages enlevées, parfois drôles, souvent captivantes pour ses a-côtés, quelques créatures de presse qu’il sait nous rendre attachantes et ces phrases interceptées dans les comités de rédaction de la salle "Hublot" du journal.

"Une tension de tous les instants"

Mathieu Sapin, lui, n’est pas du tout un friand de journaux, il ne lisait Libération qu’en intermittent du spectacle de l’info. "Mais c’est un titre qui m’était familier et me séduisait : sa coloration politique, mais surtout son travail sur l’image et sa réflexion sur la maquette".
C’est que le quotidien de la rue Béranger se prête volontiers à ce jeu culturel et a donné à la bande dessinée, toute la place qu’elle mérite, institutionnalisant un numéro illustré à la veille du Festival de la BD d’Angoulême (mais pas jusqu’à confier des enquêtes et des reportages dessinés). Eric Aeschiman, journaliste chargé de la vie des idées, aujourd’hui au Nouvel Observateur, insistait dans un petit essai, Les fantômes de Libération (Seuil, 2007) sur la scénographie de l’information qu’imposa le quotidien de Serge July dans les flamboyantes années 1980-90, soit une mise en scène de l’info à travers les filtres de la culture.

Son immersion de six mois dans la rédaction s’est réalisée sans encombres ni conflits, mais plutôt par tâtonnements. L’ambiance générale de son livre ressemble à cette phrase contradictoire, un double-bind : " Tu peux venir avec moi dans deux semaines, j’ai une interview qui pourrait t’intéresser... mais par contre, je te préviens, ça me fait super chier : c’est comme si tu regardais par-dessus mon épaule pendant que je fais la cuisine.", comme le lui propose spontanément et le fouette en même temps, la journaliste du service "Portraits" Sabrina Champenois. "La BD, c’est aussi du texte : petit à petit, des journalistes réalisaient que je ne contentais pas de faire des dessins sympathiques, mais que je recueillais également leurs paroles, et que leurs phrases devenaient fortes", explique le dessinateur. Esquisses, notations, croquis, voire photos et mini-films, "une tension de tous les instants" pour restituer ensuite dans son atelier, un aspect "fait sur-place". Le journaliste Jean-Louis Le Touzet le résume : "un reportage c’est comme toi : filmer avec un crayon."

Et puis l’actualité s’est mis de la partie. "Le coup de bol est un sujet en soi dans le journalisme, remarque Mathieu Sapin, et de ce point de vue, ce semestre a été trop chargé : la catastrophe de Fukushima, l’exécution de Ben Laden, l’affaire DSK..." Un peu embarrassé par ce matériau trop riche, le dessinateur s’en sort plutôt bien et sait virevolter dans les cuisines, apprêtant et épiçant souvent avec finesse ce qui lui tombe sous les yeux.

Making-off : "On m’a conseillé de ne pas parler de Serge July, ni des chiffres de vente"

Comment aborder formellement ce gros morceau ? Observer cette étrange tribu ? Mathieu Sapin n’est pas un caricaturiste et ne charge pas ses propos. Ses personnages sont reconnaissables à quelques signes graphiques.
Contrairement à d’autres bédé-reporters (Cabu, Tignous) qui ne se mettent pas en scène, Sapin n’hésite pas à se représenter au milieu de la mêlée. Dans ce récit dessiné, on le voit en petit doudou, nez patate et deux yeux clous de girofle, au milieu des journalistes. A hauteur d’enfant, beaucoup de micro-détails se révèlent et finissent par former un délicieux tableau impressionniste du journal et du métier d’informer et d’écrire. " Ma plus-value de reportage dessiné est sans doute l’aspect humain. Evidemment, les limites sont une perte de distance vis-à-vis du sujet" convient-il. A contempler la planche 102-103 de la BD, on se dit pourtant qu’il a peut être raté une puissance narrative à l’ensemble : Mathieu Sapin, dans la grande tradition du dessin de justice, suit le procès Colonna. On y voit les journalistes au travail, un trait qui fouille et prend son temps, et surtout un dessinateur qui creuse la distance. Le reste de l’album, Sapin promène son avatar enfantin au milieu de ces créatures péroreuses, comme s’il se trouvait "embedded" par une rédaction qui, pour sympathique qu’elle soit, n’en dissimule pas moins quelques secrets de famille et vices d’origine.
Mathieu Sapin est arrivé en plein changement du quotidien, assistant au départ de Laurent Joffrin de la direction de la rédaction et à l’arrivée de Nicolas Demorand. Des journalistes-personnages comme Christophe Ayad (l’une des rencontres les plus réussies du livre) ou Eric Aeschiman ont quitté le journal depuis, d’autres sont arrivées comme Laure Bretton en renfort du service politique. C’est un entre-deux que dessine Mathieu Sapin : le "Libé" de l’après-Serge July, avec ses amnésies, son roman collectif et sa nouvelle mentalité à l’oeuvre, celui fabriqué par des gens qui viennent de médias plus traditionnels, et qui se trouve transformé par le Web et les nouvelles consommations médiatiques.
De temps à autre, le bédé-reporter s’est frotté à des murs, des non-dit et des indessinés : "Il y a une forme d’omerta sur Serge July, on m’a conseillé de ne pas parler de lui, révèle Mathieu Sapin. Je lui ai adressé une lettre pour le rencontrer, il ne m’a pas répondu. Ils ont tiqué également lorsque j’ai abordé la question des ventes, estimant que les chiffres étaient plus complexes que ceux que j’avançais dans ma planche."

Mathieu Sapin a calé également lors de la motion de défiance de la SCPL (Société Civile des Personnels de Libération) à l’encontre de Nicolas Demorand. Il ne souhaitait pas réaliser un récit trop chargé de tensions internes, de problèmes relationnels et de mauvaise humeur accumulée. "C’était difficile à traduire et à rendre cohérent dans mon récit, je ne m’en sentais pas capable, avoue le reporter. Lorsque j’ai achevé mon livre fin juin, tout le monde ignorait si Nicolas Demorand avec 78% de défiance resterait à la tête de Libération en septembre." Mais le livre ne constitue pas pour autant une bluette dévotieuse, le Journal d’un journal sait refléter la magie et la faiblesse d’informer en presse écrite quotidienne.

Dans la vis sans fin de l’info

"Comme toutes ces informations qui ne s’arrêtent jamais, je ne savais pas trop comment achever mon reportage, explique Mathieu Sapin. Ce journal est installé dans un ancien garage à plusieurs étages, avec un escalier hélicoïdal, on l’appelle "la Vis", et en quelque sorte je me suis retrouvé prisonnier comme eux de cette vis sans fin." Après un retour à la fiction, (une adaptation toute personnelle des Malheurs de Sophie), Mathieu Sapin recolle à la BD d’investigation dès la fin des primaires socialistes : il suivra à sa façon la campagne de la présidentielle 2012, animant un blog sur Libération.fr. "Embedded" définitivement.


Repères :

Journal d’un journal, de Mathieu Sapin, Editions Delcourt, 136 pages, 14,90 euros. Sortie : 22 septembre 2011.

www.editions-delcourt.fr/special/journaldunjournal

http://blogs.lexpress/bd/


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