Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Matthew B. Crawford demande un peu d’attention

vendredi 25 mars 2016, par Jean-Marie Durand

Rencontre à Paris avec l’essayiste Matthew B. Crawford. « Et vous, vous aimez piloter une moto ? ». La passion qu’il cultive pour les motos, dévoilée dans un essai retentissant Éloge du carburateur, ( La Découverte, 2010), semble tellement intense que la seule manière de ne pas le décevoir est de lui assurer frontalement qu’on adore l’idée, mais qu’à Paris un Passe Navigo reste plus pratique et qu’on serait prêt, nous, à écrire un Éloge du métro. Si les longues routes de Virginie, aux alentours de Richmond, la ville américaine où il tient un atelier de réparation de vieilles bécanes, lui offrent des chevauchées mécaniques, ce mécanicien et philosophe iconoclaste se préserve pourtant de tout prosélytisme, sur un mode « easy rider ». D’ailleurs, Il n’aime pas vraiment les Harley Davidson : « je préfère surtout les anciennes motos japonaises », nous confie-t-il.
C’est moins, au fond, la moto en elle-même qu’un certain mode d’existence afférent qui lui importe : une vie rattachée au monde matériel, une vie donnant la sensation d’avoir prise sur le monde, les mains dans le cambouis, les doigts sur la clé de contact. Il ressentit ce besoin « machinique » dans sa vie personnelle en démissionnant en 2001 d’un think tank qu’il dirigeait à Washington après une thèse en philosophie politique pour ouvrir son atelier de réparation de moto : un virage professionnel autant qu’un recentrage sur un mode d’existence plus cohérent avec les règles de vie qu’il s’était fixées. Renouer avec le monde réel, mieux se situer par rapport aux autres. « Je me sens plus engagé intellectuellement quand je répare une moto que lorsque je travaillais à Washington », confirme-t-il. Le succès du livre (plus de 200 000 livres vendus aux Etats-Unis et 20 000 en France) ne pouvait pas se réduire à l’intérêt exclusif de la confrérie des motards : dans l’Éloge du carburateur, se reconnaissaient aussi de nombreux lecteurs, à pied ou en bus, simplement désemparés par leur travail toxique.

Après Carburateur, Contact, titre de son nouvel essai : les obsessions de Matthew B. Crawford font ainsi écho à un moteur vrombissant, dans lequel se dévoile un projet philosophique : comment donner sens à sa vie, à travers l’action pratique ? Evitant « le halo de mysticisme qui s’attache souvent aux éloges du savoir-faire artisanal », le mécanicien se donne avant tout comme objet de réflexion la manière de sortir du malaise actuel de la société occidentale, indexé à la crise du travail (Eloge du carburateur) et de l’attention (Contact). Car si le sens du travail s’est perdu, l’attention, elle, s’est égarée dans tous les sens.

« Notre activité mentale parait de plus en plus balkanisée », affirme-t-il comme constat initial dans Contact. « Après le succès de mon premier livre, j’ai reçu plein de possibilités de travail. Mais j’ai éprouvé un sentiment de désintégration en fait, comme si ma vie mentale était fragmentée. J’ai réalisé que c’était un sentiment partagé par plein de gens autour de moi ». Plus qu’à la dépression, ce sentiment tient surtout à une « érosion de notre capacité d’attention », à « une atmosphère de distraction généralisée », qui pèse sur les esprits, tellement sollicités par le monde extérieur qu’ils en perdent tout principe d’orientation.
Crawford analyse les multiples types d’intrusion publicitaire présents dans notre vie quotidienne, des centres commerciaux aux aéroports, où il n’est pas possible d’échapper aux écrans, aux annonces sonores, et où il faut se réfugier dans un salon classe affaire, pour trouver le calme et enfin pouvoir se concentrer sur ses propres pensées. Autrement dit, l’attention n’est plus « un bien commun » mais un luxe, une ressource réservée aux riches. La crise contemporaine de l’attention forme de ce point de vue « un phénomène global qui relève de tout un style de vie ».

« C’est toute l’anthropologie du libéralisme moderne qui pose problème »

Comment alors échapper à la dispersion mentale ? Sa démonstration repose sur plusieurs études de cas pour tenter d’esquisser « quelque chose comme une éthique de l’attention adaptée aux exigences de notre temps et fondée sur une analyse réaliste de l’esprit et une approche critique de la culture moderne ». Le mécanicien-philosophe s’intéresse en particulier à l’industrie du jeu qui « pratique avec le plus de lucidité et de sophistication l’art de l’ingénierie attentionnelle qui sous-tend l’économie du capitalisme affectif et sa production d’expériences préfabriquées ». A Las Vegas, temple du « ludocentrisme », la durée du jeu a été augmentée grâce à certaines innovations dans la conception des machines qui visent à scotcher les joueurs, pris dans une sorte d’hypnose et une compulsion de répétition qui « surpasse le principe de plaisir ». En bref, notre époque conditionne des activités qui n’ont d’autre fin qu’elles-mêmes ; « le but de ce type d’activités « autotéliques » est donc l’activité elle-même », estime l’auteur. Si les technologies ont leur part dans ce modèle dominant de la distraction, Crawford estime que « ce ne sont plus tant les technologies elles-mêmes qui doivent nous préoccuper que l’intention qui guide leur conception et leur diffusion dans tous les domaines de la vie ». « C’est toute l’anthropologie du libéralisme moderne qui pose problème », insiste-t-il.
L’éducation à l’attention exige sans doute une certaine capacité d’ascèse, mais elle est aussi fondamentalement de nature « érotique » : « c’est l’attrait des belles choses qui nous fait sortir de nous-mêmes et aller à la rencontre du réel ». A chacun de définir le contour de ces belles choses : l’imaginaire de Crawford semble, lui, hanté par les motos, les joueurs de hockey, les musiciens de jazz ou les pâtissiers en cuisine. C’est « lorsque nous sommes engagés dans un domaine de compétence pratique que le monde se présente à nous, doté de sa réalité propre ».

S’il n’avait le goût des manettes des gaz, des embrayages et des moteurs aux sonorités exubérantes, Matthew B. Crawford serait probablement un penseur de plus dans le paysage intellectuel américain, proche d’autres auteurs, de Charles Taylor à Richard Sennett, qui réfléchissent aussi aux malaises de la modernité, à la culture du nouveau capitalisme ou au travail sans qualités. Sauf que, par ses choix existentiels, il demeure à part, comme il roule en solitaire sur les routes de Virginie, en quête du monde réel, ce nouvel eldorado promis à tous ceux qui ne savent plus à quoi se raccrocher de signifiant dans leurs vies égarées. Comme on tente parfois de « reprendre contact » avec des anciens amis après une fâcherie, Matthew B. Crawford nous invite à reprendre contact avec le monde, c’est-à-dire avec l’idée que nous nous faisons du réel, en dehors duquel nous ne sommes plus que des citoyens tournant en rond dans la nuit, dévorés par le feu.


Repères :

Matthew B. Crawford, Contact, pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, Paris, La Découverte, (traduit de l’anglais par Christophe Jacquet et Marc Saint-Upéry), 280 p, 21 €.


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.