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Mein Kampf battu par Dragon Ball

mercredi 18 novembre 2009, par Arnaud Vojinovic

Tags : Japon , Manga

Le manga qui adapte le livre d’Adolf Hitler se vend médiocrement à Tokyo. Mais le nazisme n’est pas non plus au Japon l’idéologie qui fait peur à l’Europe.

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« Mein Kampf » version nipponne

Certains médias européens ont cru voir un nouveau dérapage négationniste de la part du Japon lors de la publication en manga du sulfureux « Mein Kampf » (Mon combat, 1924-1925) d’Adolf Hitler. L’annonce, début septembre, du relatif succès de cette édition (« Waga Toso » publié chez East Press) dont les ventes avoisinent les 45 000 exemplaires a jeté un peu plus de souffre sur le feu. Relatif succès comparé à la mangamania nipponne, lorsque l’on sait que 2,4 millions d’exemplaires sont vendus à chaque épisode de « One piece » ou aux 230 millions d’exemplaires de la série « Dragon Ball ».

Si cette édition suscite un questionnement en Allemagne sur la pertinence ou pas de rééditer l’ouvrage d’Adolf Hitler, et d’en jouer, c’est parce qu’un débat a fait jour cette année. Mein Kampf va tomber dans le domaine public d’ici à 2015, laissant libre cours à toutes les éditions et interprétations possibles. Le Japon est t-il révisionniste ou pire, fait-il l’apologie du nazisme ? C’est tout d’abord la forme qui a retenu l’attention et fabriqué un début de polémique. Peut-on banaliser Hitler en manga ?

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« Le Manifeste du parti communiste » sorti chez East Press début septembre 2009

Avec ses écoles, ses genres très segmentés et ses figures imposées, le manga est bien plus qu’un simple pilier de la pop-culture japonaise. Puissant vecteur de la culture de masse, et bien au-delà de l’archipel même, ce média dessiné constitue aussi un formidable moyen de popularisation et de diffusion des savoirs et des connaissances. Ainsi cette édition de « Mein Kampf » trouve sa place auprès d’autres titres moins sulfureux, comme « Das Kapital » de Karl Marx et 43 autres livres (dont le Roi Lear de Shakespeare, Le Rouge et Le Noir de Stendhal ou encore Ainsi parla Zarathoustra de Nietzsche) qui constituent des grands classiques du patrimoine mondial. Le manga comme outil de vulgarisation est fréquent. Parfois ce sont des éléments historiques qui sont scénarisés tels « La Rose de Versailles » de Riyoko Ikeda qui a pour thème la révolution française. L’histoire introduit des personnages fictifs fortement inspirés de la réalité historique. D’autres ouvrages traiteront de Napoléon ( « Napoleon » de Tetsuya Hasegawa), de l’histoire du Japon ou d’un événement historique en particulier : « L’âme de Kyudo » de Hiroshi Hirata fait le récit du plus célèbre tournoi d’archerie, et qui devient au fil des rencontres un enjeu politique majeur dans le Japon médiéval.

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« La légende de Koizumi » de Hideki Ohwada

Un raccourci très rapide voudrait voir dans cette édition en manga de « Mein Kampf », l’expression d’un néonazisme larvé dans la société japonaise, rappelant l’alliance tripartite de la seconde guerre mondiale et le refus de la société japonaise de voir ses fautes. En réalité même si les mangas usent parfois de l’aspect esthétique nazi des uniformes [1], quand elles mettent en scène des nazis c’est dans la figure du grand méchant. Dans la bande dessinée à succès, « Hellsing », Kōta Hirano a imaginé de mettre en scène d’authentiques vampires nazis, l’Ultime bataillon (Letzt Batallion) voulant se venger des anglais de la Fondation Hellsing qui les avaient déjoués durant la seconde guerre mondiale. Dernier née, non encore traduit en français, « La légende de Koizumi » (du nom du premier ministre Koizumi Junichirô, homme fort du Japon de 2001 à 2006) de Hideki Ohwada se veut à la fois pédagogique en vulgarisant la diplomatie internationale avec l’apparition de Bush père et fils, de Poutine, Benoit XVI, etc… mais aussi un divertissement : les intérêts des pays se règlent lors de parties de mah-jong et entre aussi en jeu sur la scène internationale un quatrième Reich tout droit venu de l’espace avec comme personnage Richard Wagner réanimé par Mengele ou encore Otto Skorzeny [2] qui infiltre le Vatican afin de délivrer sur terre le message du IVème Reich.

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« L’Histoire des 3 Adolf » de Osamu Tezuka

Avec un peu plus de finesse, Osamu Tezuka a réalisé lui le remarquable « L’Histoire des 3 Adolf ». Il conte en parallèle la vie de trois personnages nommés Adolf durant la seconde guerre mondiale : Adolf Kamil un juif de Kobe au Japon ; Adolf Kaufman un métis germano-japonais ami d’Adolf Kamil parti étudier en Allemagne ; et last but not least, Adolf Hitler qui remarquera très vite ce jeune double, Adolf Kaufman. Ce dernier se laissera séduire par le discours et la barbarie nazie s’éloignant de son ami juif Adolf Kamil. Au final Kaufman devient le juste reflet de la folie nazie s’appropriant totalement une idéologie meurtrière alors qu’il n’est pas « aryen » et que son meilleur ami est juif.

Il est clair que sensibilité et tabou ne sont pas les mêmes à Tokyo et Bruxelles. La vision eurocentriste fait vite oublier que le nazisme est quelque chose de très lointain pour un Japonais. La priorité pour les manuels scolaires nippons est de vanter les comportements héroïques d’un peuple qui n’a pas encore su faire son examen critique de la seconde guerre mondiale et plus préoccupés à justifier des revendications territoriales qu’à enseigner un génocide lointain.

Au jeu des images et des symboles sulfureux, les Coréens pour le coup se montrent plus pragmatiques et vont très loin. En effet, à Séoul, l’image d’Hitler est devenue un véritable argument marketing, pour vendre de la bière allemande. Au pays du matin calme, il n’est pas rare de trouver des Hitler’s Bar avec tout le décorum des svatiskas qui va avec. Pour eux pas de différence entre Gengis Khan, Alexandre Le Grand et Adolf Hitler, à la fois conquérants et meurtriers.


[1Muscleman avait été interdit de télé en France par le CSA car l’un des héros « porte un maillot rouge, orné en son centre d’un disque blanc dans lequel s’inscrit une croix gammée noire. Il est le compagnon du héros et l’aide à combattre ses ennemis. »

[2Officier de commando allemand sous les ordres d’Hitler spécialiste des coups tordus derrière les lignes ennemies. A la fin de la seconde guerre mondiale il continuera à officier en Espagne jusqu’en 1975.


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