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Mémoire de mémoires

mercredi 29 août 2012

Les chercheurs Francis Eustache et Béatrice Desgranges proposent une synthèse des connaissances actuelles sur la mémoire humaine. A lire d’urgence avant qu’Alzheimer et la démence galopante n’engloutissent tout.

Neuroscience. Au mois de juillet les chercheurs en sciences cognitives du Laboratoire sur le langage, le cerveau et la cognition (CNRS/université Claude-Bernard à Lyon), ont rendu public l’IRM de l’ironie. Déjà connu sous l’identité de « théorie de l’esprit »,( capacité cérébrale à interpréter les intentions d’autrui), un réseau neuronal se voit mobilisé par une tache très particulière. Celui-ci a la faculté de prendre en compte des éléments verbaux et non verbaux du contexte d’une phrase formulée par un être humain (c’est-à-dire l’intonation de la voix ou les expressions corporelles accompagnatrices).

Pour parvenir à suivre les zones cérébrales spécifiques (jonctions temporo-pariétales droite et gauche, cortex préfrontal médial et précunéus) grâce à l’imagerie par résonance magnétique, les chercheurs avaient préparé une vingtaine de petites histoires, comportant des versions littérales et ironiques. Les cobayes humains n’avaient pas été tenus au courant du dispositif et du contenu ironique des propositions. Or l’IRM de ce fameux circuit de neurones montre que celui-ci a été particulièrement activé par la réception et l’analyse de phrases ironiques, c’est-à-dire celles qui signifient généralement le contraire de ce qu’elles disent. L’ironie aurait t-elle ainsi une fonction d’alerte pour le cerveau, computation humaine à la fois biochimique et culturelle, déjouant mais permettant de goûter également à cette ruse de l’esprit ? Le laboratoire cherche désormais à savoir si les sujets sont tout de même capables de percevoir l’ironie lorsque ce réseau de la théorie de l’esprit est artificiellement inactivé.

« Nous sommes en la préhistoire de l’esprit humain » affirmait Edgar Morin dans son ouvrage sur Les idées (Seuil,1991). De ce cerveau, agrégat biochimique émergent les idées, les concepts mais aussi les mythes qui nourrissent en retour, renforcent et parfois hallucinent, asservissent même, les réseaux cérébraux.

Les 5 mémoires

On n’en a pas fini d’épuiser les tours et détours de la cartographie du cerveau humain. Les recherches les plus aigues du moment s’exercent sur la compréhension de la mémoire. Particulièrement aigues car elles représentent à la fois l’exploration infinie de notre identité, mais aussi la connaissance et la prévention de sa dégradation massive par une épidémiologie observée de démences.

En 2010, Francis Eustache, directeur d’études à l’EPHE (Ecole Pratique des Hautes Etudes) et Béatrice Desgranges, directrice de recherche à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), tous deux responsables d’une unité de recherche à l’Université de Caen, offraient une synthèse remarquable des connaissances actuelles sur la mémoire humaine, Les Chemins de la mémoire que les éditions du Pommier viennent de rééditer en poche. La mémoire constitue tout à la fois la boîte noire et la boîte à outils de l’esprit. mais elle rétroagit également, tel le grand ordonnateur du système. De tout temps, les hommes ont cherché à ne pas perdre leur mémoire, à se construire des systèmes mnésiques bio-culturels, en attendant l’avènement de mémoires technologiques extérieures.

Le cerveau a fasciné et intrigué tour à tour et concurremment philosophes, médecins, biologistes, neuroscientifiques. Un chapitre très réussi du livre laisse à montrer que l’histoire même de la recherche sur le cerveau est elle aussi une série d’amnésies sur des conceptions fécondes ou des intuitions valables, élaborées depuis la nuit des temps mais que les scientifiques successifs avaient oublié avant de les extirper du purgatoire. Grâce à l’IRM notamment, on a réalisé que la mémoire se distribuait en plusieurs mémoires, au nombre de cinq systèmes. Leurs fonctions ont été repérées, sans que l’on comprenne encore vraiment bien comment elles se redistribuent et s’inter-relationnent en système global, (avec l’aide par exemple et encore mal connue de l’émotion). Les interactions et les concurrences entre mémoire à long terme et mémoire à court terme (désormais appelée « mémoire de travail), mémoire déclarative et mémoire procédurale, mémoire épisodique et mémoire sémantique sont des notions et des concepts qui émaillent désormais les neurosciences. Une bonne mémoire humaine a pour principes de base, trois opérations : l’encodage (transformer l’information et les stimuli), le stockage (maintien des informations en mémoire) et la récupération des souvenirs (ce qui faillit le plus vite avec la vieillesse ou un médiocre environnement sans sollicitation).

Endel Tulving, professeur émérite de psychologie à l’université de Toronto, est le mentor déclaré des deux auteurs. C’est à lui que l’on doit le concept de « mémoire épisodique ». Pour ce psychologue, elle constitue la mémoire la plus essentielle de l’être humain, celle qui le fait passer d’une créature comportementale à un animal cognitif et métacognitif, « capable d’anticiper l’avenir et de forger son devenir individuel et collectif  ». Cette mémoire là, la plus intime et la plus personnelle, telle que formulée par Endel Tulving, est un passeur qui permet la rencontre du passé, du présent et du futur. Elle autorise l’homme épisodique à effectuer un voyage subjectif dans le temps et à complexifier ses souvenirs. C’est en tous les cas une belle idée, excitante pour le cerveau et flatteuse pour la liberté d’action individuelle.

L’homme épisodique et la mémoire du futur

Encore mal observée, la mémoire des enfants offre une autre perspective riche de promesses. « La mémoire procédurale » est cette mémoire de l’apprentissage, notamment celui des chansons, des poésies ou encore des tables de multiplication. C’est ce système mémoriel qui résiste le mieux aux assauts sapeurs de la maladie d’Alzheimer.

Alerte exagérée et stratégique pour mieux capter la lumière et les subventions, ou bien réalité statistique lourde (30 millions de personnes démentes dans le monde) qui dévoile peu à peu ses impacts sur la fragilité des êtres et des sociétés ? Selon nos deux auteurs, les maladies de la mémoire et de la cognition sont en pleine expansion. L’enjeu semble énorme : « vieillissement réussi  » ou tout au contraire, dégradation inexorable. La maladie d’Alzheimer concernerait 80% des cas de démence observés dans les pays industrialisés. 650 000 cas repérés en France, et le double estimé à l’horizon 2020. C’est le vieillissement qui semble être le facteur principal. Une contre-attaque entrevue serait l’élaboration de mécanismes compensatoires, notamment le renforcement de ce que l’on appelle « la réserve cognitive » qui permet une approche plus dynamique, interactive et positive du travail de mémoire.

Mais une autre découverte mnésique attise la curiosité, il s’agit de « la mémoire du futur ». C’est un système de mémoire encore très sous-estimée et qui mobilise d’autres ressources que les souvenirs épisodiques et les connaissances sémantiques du passé. La mémoire du futur « s’ancre sur le fonctionnement organisé de l’ensemble des systèmes de mémoire qui lui procurent son énergie vitale.  » C’est grâce à ce futur mémorisé que l’être humain stimulé peut récupérer au mieux ses souvenirs.


Repères :

Les chemins de la mémoire, de Francis Eustache et Béatrice Desgranges, Poche-Le Pommier !/Inserm, Paris, 528 pages,11 €. Sortie : mai 2012. Première édition : 2010.


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