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Michel Gutelman, de Cuba au Triangle d’or

lundi 27 février 2017, par Emmanuel Lemieux

D’attaché de recherche en agronomie tropicale au CNRS, il est devenu un précurseur de la géopolitique des drogues et un spécialiste des zones enclavées du monde. Il est décédé le 18 février 2017.

Sociologue. Discret comme une fumée. Consultant le site du CNRS, on y trouve nulle trace. Le CIRED (Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement) également ne conserve aucun souvenir numérique de sa collaboration. Pourtant Michel Gutelman (né le 2 décembre 1937 à Liège) qui est décédé en février à l’âge de 78 ans, était bel et bien un actif et même hyper-actif chercheur au CNRS, avant de devenir un spécialiste reconnu des zones du monde "enclavées" et des réformes agraires, et même expert auprès des Nations-Unies. Ses proches se sont d’ailleurs surpris à redécouvrir ses travaux abondants sur l’agronomie et la géographie économique, et à reconstituer un CV loin d’être complet.
Diplômé de technicien supérieure d’agriculture tropicale de l’Institut de Waremme, en Belgique, Il se définissait comme agronome, dans la lignée de René Dumont , avec lequel il avait d’ailleurs travaillé -même si politiquement il le trouvait en deçà de sa spécialisation avant-gardiste.
Gutelman a fait partie de cette génération des années 60, fascinée et friande d’études sur Cuba et sa révolution que l’on qualifiait alors de "socialisme tropical". Son doctorat de 3e cycle à la Sorbonne (École pratique des hautes études) parle pour lui : L’ Agriculture socialisée à Cuba (avec mention Très Bien ) sera par ailleurs publié en 1967 aux éditions Maspero.
Un article universitaire, rédigé en 2008, éclaire sur la mentalité de l’époque : " Le fort engagement des chercheurs est une constante de cette période, qu’ils soient universitaires ou non. Michel Gutelman fut, par exemple, responsable d’un programme de production agricole dans l’île (de l’huile/NDR), René Dumont se rendit à Cuba à plusieurs reprises à partir de 1960 en vue d’aider le pays à sortir du sous-développement (le prologue de son ouvrage est écrit avec Fidel Castro) et K. S. Karol affirme, quant à lui, que ses analyses « ont été faites dans un esprit de solidarité avec la révolution cubaine ».

" Les études de terrain à cette époque – difficiles à mener car les visas étaient octroyés au compte-gouttes et les chercheurs soupçonnés d’être « des agents au service de l’ennemi » – visaient la recherche de solutions aux problèmes engendrés par la mise en place de réformes révolutionnaires notamment dans l’agriculture ; elles étudiaient également les innovations introduites par la révolution, par exemple en urbanisme."

Le problème-clé de la révolution cubaine est celui de la concentration d’immenses pouvoirs entre les mains de Fidel Castro, analysait-il. En 1970, dans un article du Monde Diplomatique, Michel Gutelman se demandait si la politique castriste avait porté ses fruits et ses moissons.
Il collabora également à la revue Études rurales.

"En réalité, sa vie a été un véritable roman mais qu’il a été bien le seul à ne pas voir ! " (Catherine Lamour)

Discret comme une fumée, disions-nous, autant préciser une fumée d’opium. Sur le papier, on le voit, Michel Gutelman fut un chercheur agronome pointilleux et austère, "en réalité, sa vie a été un véritable roman mais qu’il a été bien le seul à ne pas voir !" commente Catherine Lamour, ancienne comédienne, journaliste, aujourd’hui productrice et qui fut la première épouse du chercheur. Car l’agronome au romantisme cubain s’est trouvé rapidement d’autres territoires inconnus. La question de la réforme agraire l’a attiré également au Mexique (un livre siamois du précédent sur l’agriculture mexicaine chez Maspero). Ses nouveaux champs de compétence se sont modifiés au fil des enquêtes de terrain, du Cohiba à la fleur de pavot, l’intéressant à l’éradication du sous développement dans les zones les plus reculées du monde. Comment trouver des cultures de substitution aux plantes « interdites », pavot et coca ? Les dilemmes de ce type d’agriculture dans les pays pauvres le passionnaient. L’opium est une production de pays sous-développé, lorsque celui-ci décolle cette activité qui mobilise énormément de main d’oeuvre devient beaucoup moins rentable. Mais on rencontre des réalités physiques : ainsi au Laos, à 1800 mètres d’altitude, on ne peut rien planter d’autre que du pavot, instruisait-il.
Michel Gutelman est ainsi devenu l’un des spécialistes des zones dites « enclavées » pour le compte de diverses institutions internationales , dont le PNUD.

"C’est grâce à l’excellente et très concrète connaissance de terrain de Michel Gutelman que nous avons pu écrire ensemble en 1977, le livre Les grandes manoeuvres de l’opium (Le Seuil), dont ont été tirés deux films, La nouvelle route de l’opium et L’héroine du Triangle d’Or. Son nom d’auteur étant Michel Lamberti" témoigne encore Catherine Lamour - dont Getty images conserve de cette période quelques photos promotionnelles et très baroques de la comédienne, de sa soeur réalisatrice et d’une délicieuse interprète dans une baignoire.

Le scénariste Michel Lamberti lui s’est retrouvé rapidement phagocyté par le chercheur Gutelman qui n’a cessé de multiplier jusqu’à en donner le tournis, ses expéditions en terres enclavées dans une trentaine de pays. Le goût de l’aventure sans ostentation l’a fait marcher. "Il a sillonné l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud dans des conditions souvent difficiles ( piste Ho Chi Minh à pied), voire périlleuses ( pays africains instables)" raconte Catherine Lamour.
Ces trente dernières années, il les a employées aux montages institutionnels et au développement communautaire en milieu rural difficile d’accès. On l’a vu aussi évaluer des productions de tomates en Floride, donner des cours en économie et institutions rurales à l’Institut des Hautes Études d’Amérique latine, à l’EPHE ou encore l’Institut d’ Études du Développement Économique et Social de l’Université de Paris (IEDES), observer la sciences des brûlis au Soudan, installer une stratégie de lutte contre la pauvreté au Bénin ou étudier l’influence géopolitique des drogues sur les frontières de Birmanie.
Même discret, le chercheur aura rédigé de nombreux articles techniques ou analytiques relatifs à l’organisation de l’agriculture,du développement rural des institutions rurales, des techniques en agriculture tropicale, et relatifs à la lutte contre la pauvreté et les cultures de la drogue publiés en plusieurs langues dans des revues spécialisées.
Le 17 février 2017 à Paris, Michel Gutelman, considéré comme un chercheur précurseur de la géopolitique des drogues, est parti marcher ailleurs.


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