Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Michel Houellebecq à la carte

mercredi 1er septembre 2010, par Arnaud Viviant

Arnaud Viviant fait sa rentrée littéraire. Premier à la carte de choix : Michel Houellebecq.

JPEG - 13.4 ko
Michel Houellebecq (source : The Independant)

« La carte et le territoire  » peut être qualifié, sur le plan littéraire, de très légère anticipation, puisque l’action se passe principalement en l’an 2016. Un seul petit détail à la fin du livre autorise cette datation : l’âge de Frédéric Beigbeder à la mort de Michel Houellebecq, cette année-là. Magie des chiffres, l’auteur des Particules élémentaires s’éteint donc à 58 ans, lui qui était né en 1958. Légère anticipation car en 2016, pas grand-chose n’a changé en vérité en France et dans le monde. Il y a toujours des attentats meurtriers à Hebron, et la crise économique menace à nouveau, « comme en 2008  ».

En France, seuls faits réellement notables, Philippe Sollers est mort, et, moins fâcheusement, pour ne pas dire moins vraisemblablement, Jean-Pierre Pernaut a abandonné la présentation du 13 heures après avoir fait l’aveu de son homosexualité. Il dirige maintenant Michelin TV, une chaîne du câble qui prolonge le célèbre guide touristique. Car en 2016, suivant peut-être sa pente naturelle, la France est devenue un pays à vocation essentiellement touristique, avec une valorisation de ses terroirs, de sa gastronomie, de son patrimoine, pour une clientèle devenue majoritairement chinoise, indienne et russe. D’où l’importance dans ce roman très cohérent, très boulonné, de Michelin et de Jean-Pierre Pernaut qui, lorsqu’il présentait le 13 heures de TF1, « accomplissait chaque jour cette tâche messianique consistant à guider le téléspectateur, terrorisé et stressé, vers les régions idylliques d’une campagne préservée, où l’homme vivait en harmonie avec la nature, s’accordait au rythme des saisons. »

Georges Perec sur la carte

Le personnage principal s’appelle Jed Martin. Solitaire sans être misanthrope, dotée d’une vie sociale, affective et sexuelle qui ne va cesser de s’effilocher au fil des chapitres jusqu’au néant, Jed n’est pas sans ressembler à Houellebecq, y compris dans sa volonté de représentation du monde. Aussi n’est-il pas illogique qu’il noue, vers la moitié du livre, avec l’écrivain, une relation que tous les deux répugnent à appeler amitié, mais qui ressemble quand même vaguement à ça… Jed est un artiste contemporain qui fonctionne par cycles créatifs. Il en connaîtra quatre au cours de son existence, et le roman est également la description de cette œuvre, une espèce de monographie avec une insistance particulière sur les détails techniques de réalisation. Alors qu’il est étudiant aux Beaux Arts de Paris, le premier travail de Jed est « la photographie systématique des objets manufacturés du monde  », « un catalogue exhaustif des fabrications humaines à l’âge industriel ». Pour un lecteur qui n’est pas médiocre, qui n’est pas Tahar Ben Jelloun ayant déclaré à un journal italien qu’il avait perdu trois jours à lire « La carte et le territoire », un lecteur qui ne doute pas que Houellebecq, contrairement à Ben Jelloun, songe à inscrire son nom de la façon la plus compétitive qui soit dans l’histoire de la littérature, ce désir d’exhaustivité sur quoi est fondé dès le départ le travail de Jed Martin est un premier signal.

Un des premiers cailloux de Petit Poucet que l’écrivain sème dans son texte. Comment ne pas songer ici au peintre Valène, avatar de Georges Perec dans « La vie mode d’emploi » qui rêve de faire « tenir toute la maison dans sa toile » ? Comment ne pas songer à ce que Perec disait de son roman qui avait pour but selon lui de « saisir, décrire, épuiser, non la totalité du monde – projet que son seul énoncé suffit à ruiner — mais un fragment constitué de celui-ci : face à l’inextricable incohérence du monde, il s’agira d’accomplir jusqu’au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible ».

Un Houellebecq heideggerien

De fait, Houellebecq semble ici avoir avalé tout le programme perecquien, puisque la deuxième phase créative de Jed Martin ressemble assez à une Tentative (réussie) d’épuisement d’un lieu. Il s’agit de photographies de cartes Michelin, dont l’exposition est soutenue par cette devise : « La carte est plus intéressante que le territoire ». Là encore, on est frappé par la technicité de la description de l’œuvre : « Il avait utilisé un axe de prise de vue très incliné, à trente degrés de l’horizontale, tout en réglant la bascule au maximum afin d’obtenir une très grande profondeur de champ. C’est ensuite qu’il avait introduit le flou de distance et l’effet bleuté à l’horizon, en utilisant des calques Photoshop. »
On connaissait jusqu’à présent un Houellebecq schopenhauerien (le monde comme volonté et comme représentation, titre assez bien condensé au demeurant dans La carte et le territoire) ; on le découvre ici aussi, et c’est nouveau, heideggerien, au sens où, tout au long du roman, la technique, qu’elle concerne un chauffe-eau, un appareil photo ou un modèle automobile, est absolument aussi une poiétique. C’est dans ce sens que les jugements sur les Mercedes et les Audi, qui ont tant énervé le juré Goncourt qui a perdu trois jours à travailler, ainsi qu’un examen pointilleux de leurs « mode d’emploi », se justifient parfaitement dans cette grande économie romanesque : fiction de l’auto comme teknè plutôt qu’autofiction. Du reste, le nom de Martin Heidegger apparaît bien dans le livre, dans des circonstances aussi habiles que plaisantes, mais qu’on laisse le soin au lecteur de découvrir.

L’idée d’un tableau musée

Le troisième moment créatif de Jed Martin est pictural. Ici, on pense plutôt à « Un cabinet d’amateur », sous-titré « Histoire d’un tableau  ». (Rappellons, à ce point un peu forcé d’intention, que Perec et Houellebecq ont eu, pour leurs premiers romans respectifs, « Les Choses » et « Extension du domaine de la lutte  », le même éditeur : Maurice Nadeau.) « Un cabinet d’amateur » est directement inspiré de « La Vie mode d’emploi ». De ce livre-là, Perec disait : « L’idée d’un tableau qui est en lui-même un musée, qui est l’image, la représentation d’une série de tableaux, et parfois dans ces tableaux il y avait encore un tableau qui est un tableau, qui représente une série de tableaux, etc, ces mises en abyme successives, c’est quelque chose qui me plaisait beaucoup.  »

Ce programme de «  mise en abymes successives », Houellebecq se l’impose dans une espèce d’anagramme de Perec, avec respect, voire l’intensifie ludiquement, puisque cette série de 65 tableaux représentant au début des « métiers simples » (boucher chevalin, gérant de bar-tabac, assistante de maintenance, escort-girl…), personnages apparaissant pour certains aussi dans le roman en tant que volonté, se poursuivant par la série des « compositions d’entreprise » (parmi lesquels un tableau sur son père « Jean-Pierre Martin quittant la direction de son entreprise  », « Jean-Pierre Pernaut faisant son coming out  » ou encore, celui qui sera le plus longuement décrit, « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique », sous-titré « La conférence de Palo Alto  ») se termine par le retour à un métier simple. Pourquoi ? Parce que« désireux de donner une vision exhaustive du secteur productif de la société de son temps, Jed Martin se devait nécessairement, à un moment ou à un autre de sa carrière, représenter un artiste.  » Bien sûr, cet artiste sera Houellebecq.

Perec dans la « Vie mode d’emploi » : « Il serait lui-même dans le tableau, à la manière des peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule (…) mais une place apparemment inoffensive, comme si cela avait été fait comme ça, en passant, un peu par hasard, comme si ce ne devait être qu’une signature pour initié  ». Disons que Houellebecq, lui, s’en réserve une grande, réalisant le tour de force de faire à la fois son autoportrait, et le portrait de cet autoportrait. Aussi nage-t-on dans une cascade de miroirs. Ainsi le roman est-il un gigantesque palais des glaces où l’on ne cesse de se cogner le nez en s’amusant. Mais, comme disait Paul Klee : « L’œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l’œuvre  ».

De ce point de vue, ou plutôt de tous ces points de vue concentrés, la description sur trois pages du tableau « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique  » est un des sommets de cette chaîne romanesque. « Entre les deux hommes était posé un jeu d’échecs aux pièces artisanales en bois était posé sur une table basse ; ils venaient d’interrompre la partie dans une position très défavorable pour les Noirs — c’est-à-dire pour Steve Jobs.  » Et puis, une page plus loin : « A regarder plus attentivement la position d’échecs représentés par Jed Martin, on se rendait compte qu’elle n’était pas nécessairement perdante ; et que Steve Jobs pouvait, en se lançant dans un sacrifice de la reine, conclure en trois coups par un audacieux mat fou-cavalier  ». Si ça, ce n’est pas un hommage, que je m’appelle Tahar Ben Jelloun (à qui je précise au passage que, dans La Vie mode d’emploi, le passage d’une pièce-chapitre à l’autre se fait selon une règle très précise, celle de l’algorithme du cavalier).

C’est ici, sans doute, qu’il faut aborder la question du style de Michel Houellebecq. L’hommage à Perec (car il y a bel et bien, dans le roman, un hommage explicite à Perec) est niché, mis en abyme, au cœur d’un hommage appuyé à un autre écrivain français, mais bien oublié, lui, Jean-Louis Curtis, dont Michel Houellebecq serait en train d’écrire une préface pour une réédition dans la collection Omnibus. On est bien obligé d’utiliser à ce stade le conditionnel, incapable que nous sommes de distinguer Michel Houellebecq représenté de Michel Houellebecq représentant, y compris de commerce. En tant cas, c’est tout comme… Donc probable. Mais, dans ce roman policier de la lecture, c’est assurément un indice, de même que l’âge de Beigbeder à la mort de l’écrivain. Et puis Jean-Louis Curtis, comme Houellebecq, dans ce roman où les marques industrielles jouent un rôle essentiel, était un écrivain Flammarion. Il est encore aujourd’hui réputé pour ses pastiches, or le style de Houellebecq, que Ben Jelloun décrit comme «  plat, faussement apuré  » fonctionne en réalité par pastiche ou, mieux, par hommage. Curtis est le commencement d’une preuve.

Des enterrements réussis

On peut trouver la partie « roman policier » de « La Carte et le territoire » plus faible que les autres. On peut, on a le droit. Deux choses, toutefois : d’une part, ce passage emprunté au roman policier est absolument nécessaire. Il est en effet chargé de suggérer chez le lecteur une lecture indiciaire dont je pense avoir déjà apporté quelques éléments. Le concept de lecture indiciaire a été développé par l’historien italien Carlo Ginzburg dans un livre important, « Signes, traces, pistes — racine d’un paradigme de l’indice » (que les glorieuses éditions Verdier rééditent prochainement), notamment à partir du roman policier, un livre qui va beaucoup aider le sémiologue Umberto Eco dans la rédaction de son best-seller mondial, « Le nom de la rose  ». La lecture est semée d’indices, transformant le lecteur en policier. Ce qu’on appelle aussi la sérendipité (serendipity). Une légère anticipation s’y prête particulièrement, puisqu’il s’agit de semer ici et là, aussi, des indices de temporalité.

Mais la partie « roman policier » se justifie d’autant mieux, même formellement, quand on saisit qu’elle est en réalité un hommage à Thierry Jonquet, mort il y a un an, et notamment à son roman « Mygales ». C’est peut-être dans le pastiche ou l’hommage que se traduit la conception de l’écriture selon Houellebecq, un artisanat, une production d’objet, une teknè dévoilant la vérité.

Cela dit, on pensait absolument pliée cette question de la platitude du style de Michel Houellebecq depuis que l’écrivain Dominique Noguez lui a consacré une analyse définitive, détruisant pied à pied, et dans le détail, cet argument absurde [1]. Ce que Houellebecq réussit le mieux, stylistiquement parlant, ce sont les scènes d’enterrement. Il me semble, de mémoire, que chacun de ses romans en comporte une, mais « La Carte et le territoire » produit l’exploit d’en produire trois, et chacune dans un style différent. Style flaubertien pour l’enterrement de la grand-mère, imparfait et point-virgule ; style behaviouriste, médiatique presque, pour l’enterrement de lui-même ; et enfin style houellebecquien, digne des Particules élémentaires pour l’enterrement (ou presque) du père. « Je n’ai rien à voir avec les formalistes aux petits pieds » dit à un moment Jed Martin. (Martin comme Heidegger, bien sûr, pas comme Jacques Martin.) J’ai perdu une semaine à écrire cet article.

Perec, finalement, n’a jamais eu le Goncourt. Il a obtenu le prix Renaudot pour son premier roman, « Les Choses  », en 1965. Puis l’année où « La vie mode d’emploi  » est couronné par le prix Médicis, en 1978, c’est un écrivain Gallimard, (tout comme Tahar Ben Jelloun) qui obtient le Goncourt : Patrick Modiano pour « Rue des boutiques obscures ». Un bon titre.


[1Houllebecq, en fait, Fayard 2003


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.