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Michel-Louis Rouquette, le psychologue qui fait parler le nexus

mercredi 9 juin 2010, par Emmanuel Lemieux

Ce psychologue social théorise depuis des années sur le « nexus » : ces mots qui cristallisent nos émotions individuelles et les foules, sans que l’on se pose de question.

Est-ce parce que Michel-Louis Rouquette a été l’étudiant à Montpellier en 1967-68 de Michel Navratil, philosophe, mais aussi l’un des enfants rescapés du naufrage du Titanic, qu’il cultive depuis, son attention pour les catastrophes ? Depuis 1988, le directeur du laboratoire de psychologie environnementale (CNRS-Paris 5-Descartes) théorise une curieuse bestiole psychique : le « nexus », soit un mot, un symbole, un slogan qui a le don de précipiter nos émotions et de mobiliser les foules. « Je l’ai appelé comme cela, parce que le terme me semble décrire un nœud indémêlable constitué d’affects, d’émotions, et de sens irraisonnés dans un moment donné d’une société donnée. » Ainsi les mots « patrie », « nazi », « égalité », « guerre », « patriotisme » mais aussi plus récents, « tsunami », « OGM », « McDonald’s » agissent comme des nexus. Ces mots-là ne se discutent pas. On s’y agrège en masse, et pour des raisons propres à chacun qui peuvent être parfaitement contradictoires avec celles de son voisin. «  Le nexus est une notion de psychologie sociale et qui relève de la soumission consentie, précise M.-L. Rouquette. C’est une évidence qui s’impose aux gens. Discute t-on lorsque la patrie est en danger ? Discute t-on encore aujourd’hui dans la vie quotidienne de ce qu’est le nazisme ? Et même, discute t-on de ce slogan récent « C’est bon pour la planète ?  »

Ce que sait M.-L. Rouquette, et dans son sillage une petite école nexuslogique, depuis vingt ans de recherches et d’études, tient en quelques caractéristiques. Le nexus s’épanouit dans les périodes de danger collectif et de guerre. Il a d’importants effets mobilisateurs qui effacent très momentanément les différences groupales ou de classes. Il est le reflet de l’imaginaire d’une société, mais pas de sa réalité. Il concerne un mot, mais pas ses synonymes : ainsi « fou » est un nexus, mais pas « handicapé psychique » ou « malade mental », qui relèvent eux de la sphère du diagnostic médical.
Enfin, le nexus s’auto-alimente beaucoup plus facilement aujourd’hui dans la société médiatique, mais également dans les emportements langagiers et l’emphase des discours politiques. « Il y a une noirceur certaine dans le nexus, d’ailleurs ceux qui durent le plus longtemps tiennent de la rumeur négative et du bouc-émissaire  », remarque L.-M. Rouquette. Y aurait-il des nexus de gauche et de droite ? « C’est une question embarrassante, admet- t-il. Il peut émerger à droite comme à gauche, mais dépasse tout de suite son origine et déborde sur une grande partie de la société. »

De nombreuses études de psychologie sociale se sont accumulées pour comprendre les effets du nexus. M.-L. Rouquette a essayé de les saisir sur « la défaite de Sedan », « charge émotionnelle forte, rejet intense  », et le mot « patrie » utilisé par tout le monde, des pacifistes aux généraux, dans la période 14-18. Plus amusante, une étude brésilienne (2000) a été portée sur un objet de nexus : le pilote Ayrton Senna qui au final signifie plus le Brésil que le mot « Brésil » lui-même.

Mais la plus exemplaire de ces études reste celle du nexus « nazi ». Trois groupes d’étudiants devaient prendre connaissance de 8 propositions du programme politique nazi. Dans un premier cas, on annonça d’emblée la couleur. Dans un deuxième cas, on indiqua qu’il s’agissait du « programme du NSDAP », (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei), et dans un troisième, d’un « parti politique ». Le nexus « nazi » annoncé a horrifié les premiers sondés, qui ont rejeté sans discuter à 48% les propositions formulées. Mais dans les deux autres cas, le rejet a priori est tombé à 30% Lorsque l’on associe une proposition au nexus nazi, le même contenu est donc ressenti très différemment. Un mystère : « on ne sait pas vraiment comment le nexus disparaît, et s’il meurt vraiment.  » Une certitude : un nexus en cache toujours un autre.


Repères :

La Pensée sociale, sous la direction de M-L Rouquette, Eres, 2010.
Lire aussi sur notre site, l’article Les mots nous scotchent


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