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Michel Maffesoli contre les petits cochons

mercredi 24 février 2010, par Emmanuel Lemieux

Influence. Pris à partie pour son sens du placement dans les instances de l’université et du CNRS, le sociologue a répondu par un méchant petit texte en ligne, intitulé "Notes sur la grippe "cochonne". Mais on peut lire aussi cet opuscule comme les confessions d’un chercheur "cool" et féroce apparatchik du système universitaire.

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Michel Maffesoli (portrait : Darius pour L’annuel des idées)

"Notes sur la grippe cochonne" : sur Google groups, un PDF de 43 pages signé du membre de l’Institut universitaire de France Michel Maffesoli entend répondre à ses nombreux détracteurs. Aux yeux de l’outragé, ces attaques proviennent d’universitaires jaloux, mesquins et tout imprégnés de "l’esprit prêtre", comme l’énonça le sociologue et philosophe Georges Palante (1862-1925) adepte lui de l’"individualisme aristocratique".

"De tout temps, le débat fut vif ("la guerre des mots"). Il peut être violent, la "disputatio" propre à l’Universitas médiévale en témoigne. Il était toujours argumenté. Mais je l’ai dit, les sociologues ne pensent plus, ils ont un "métier". De même ils n’argumentent pas, ils pétitionnent. Il y eut donc une pétition" raconte M. Maffesoli dans ce texte achevé le 1er janvier 2010. L’objet du scandale : Une série de protestations qui fustigent la promotion de M. Maffesoli au second échelon de classe exceptionnelle des professeurs par la section 19 (sociologie et démographie) du CNU (Conseil national des universités).

En juin, cette décision déclencha l’ire de l’Association française de sociologie (AFS) et l’Association des sociologues enseignants du supérieur (ASES) qui demandèrent la démission des présidents et vice-président de la fameuse section. M. Maffesoli a obtenu le plus haut grade de la section, le seul dont dispose cette section, alors qu’il était un membre nommé par le gouvernement.
Les deux postes disponibles pour la promotion au grade de Professeur de classe exceptionnelle 1er échelon, sont revenus à deux autres membres, Gilles Ferréol (université de Besançon, élu sur la liste UNSA) et Patrick Tacussel, également nommé par le gouvernement. Les débats sur la promotion ou non d’élus du CNU sont aussi vieux que ces instances elles-mêmes, mais la cote d’alerte semble dépassée aux yeux de beaucoup : est-t-il bien éthique que 100% des promotions les plus élevées reviennent sans grande difficulté à des membres chargés précisément des promotions de la dite profession ?
D’autant plus que M. Maffesoli et P. Tacussel ne parviennent à se défaire d’un méchant sparadrap professionnel, celui d’avoir le 7 avril 2001 dirigé la thèse de Germaine Hanselman pour ce qui concerne le premier et participé au jury pour le second. Germaine Hanselman est plus connue sous le nom de l’astrologue Elizabeth Teissier
Vingt-quatre des 36 membres de la Section ont démissionné en guise de protestation. Le 9 février 2010, Gilles Férréol a été élu président de la section 19 en grande partie recomposée.

Contesté au CNU, au CNRS et à l’Institut universitaire de France

Membre du CNU, dont la promotion contestée a été validée par Valérie Pécresse, le sociologue fait désormais partie de l’aréopage qui a la maîtrise des qualifications aux fonctions de maître de conférences ou de professeur, sans oublier les évaluations des enseignants chercheurs en sociologie. Pour énerver un peu plus ses adversaires, M. Maffesoli a également été renommé par le gouvernement au Conseil d’administration du CNRS. Sa nomination en 2005 avait déclenché des protestations véhémentes de chercheurs.

" Il est pour le moins étonnant de voir nommer comme représentant des disciplines « Homme et Société » Michel Maffesoli, un universitaire bien connu pour ses prises de position anti-rationalistes et anti-scientifiques. Pourquoi nommer quelqu’un qui a suscité, il y a peu, la réprobation de l’ensemble de la communauté scientifique en commettant une grave faute : l’attribution du titre de docteur en sociologie à une astrologue, Elizabeth Teissier, dont la thèse faisait l’apologie de l’astrologie ?" s’insurgeaient entre autres Bernard Lahire, François de Singly, Christian Bauddelot ou Alain Trautmann, dans cette pétition qui aura recueilli 600 signatures.

Son entrée à l’IUF en 2008 relève du même tonneau, et des mêmes protestations : M. Maffesoli a t-il été intégré dans cette prestigieuse institution, par des procédés de cooptation douteux ? Techniquement, il a fait partie dans cette promotion 2008 de l’IUF, des 22 personnes nommées par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, cohorte qui s’ajoute au 90 élus à partir de 700 candidatures. Rien à redire, si ce n’est que cette étonnante fluidité sociale auprès du pouvoir politique de la part d’un chercheur qui se revendique de l’anarchisme et du situationnisme inspire beaucoup de frustrations et de colère de la part de nombreux chercheurs. L’IUF est-il indiqué sur son site a "pour mission de favoriser le développement de la recherche de haut niveau dans les universités et de renforcer l’interdisciplinarité. Il a été créé par le décret du 26 août 1991, sous la forme d’un service du ministère chargé de l’enseignement supérieur". Objet de toutes les convoitises : un membre de l’IUF a le droit à un mandat de 5 ans, renouvelable une fois. Il est déchargé des deux tiers de ses obligations de cours, et dispose d’un peu plus de 15 000 euros annuel pour un projet de recherche.

Par ailleurs, auteur industriel d’essais, le professeur de la Sorbonne Maffesoli cumule désormais quelques beaux points de vue culminants du pouvoir intellectuel. De tout cela et de ses promotions au CNU, au CNRS et à l’IUF depuis 2005, M. Maffesoli n’en parle pas vraiment dans sa cochonne sotie, et préfère évacuer sa moquerie pamphlétaire, forcément drôle, sur le petit monde vicié du syndicalisme universitaire, et ses pairs anciens gauchistes reconvertis en notaires des idées.

"Notes sur la grippe cochonne" révèle, malgré lui sans doute, un personnage intellectuel composé de plusieurs dispositions, comme le décrirait l’un de ses plus vibrants adversaires, le sociologue B. Lahire. Une sorte de syndrome de Fregoli, le faisant changer de rôle au gré d’une humeur opportuniste : disciple de Julien Freund, sociologue des marges mais aussi de la domination, génial cofondateur avec Georges Balandier du Centre d’Etudes sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ), provocateur jubilatoire d’idées, apparatchik féroce du système universitaire, professeur au sommet de sa carrière à la recherche maximale de gain symbolique, auteur très imbu de sa bibliographie, mais aussi un petit-fils d’immigré italien méritocratique qui semble s’être trompé de forum, et aurait excellé dans la presse d’opinion ou l’essai caracolant à la mode.
En 2002, M. Maffesoli nous déclarait : "Oui, je conseille à un jeune chercheur de ne plus entrer à l’université ! En fonction du devenir bureaucratique ou administratif de l’université, de plus en plus d’universitaires ont simplement géré leur carrière, en désamorçant la nécessaire disputatio : il y a désormais une mainmise des bureaucrates, toute une caste de gens qui, par le biais syndical, occupent des postes, notamment ceux décisifs des commissions." Le discours de M. Maffesoli n’a pas varié, mais il s’accommode désormais des fameuses instances bureaucratiques.

Cette jouissance du paraître à tout prix et de l’auto-promotion permanente ne semble pas particulièrement ajustée lorsque les destins professionnels de nombreux professeurs et chercheurs sont en jeu, à l’heure de la lutte des places et des anxiétés profondes de la recherche et de l’université françaises.


Repères :
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Notes sur la grippe cochonne

Lire
Pouvoir Intellectuel, les nouveaux réseaux, d’Emmanuel Lemieux, Denoël (2003)



vive la vie,  le 26 avril 2010 : Michel Maffesoli contre les petits cochons

comment peut on dire que c’est un apparatchik alors qu’il n’a jamais placé beaucoup d’étudiants dans les universités contrairement à d’autres !!


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