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Michka Assayas, l’identité à mort

vendredi 17 juin 2011, par Emmanuel Lemieux, Olivier Roller

Suite à la disparition de sa mère et l’injonction administrative de prouver l’identité française de ses parents pour renouveler son passeport, l’écrivain se multiplie en poupées gigognes.

"Il n’a pas de visage". Cette sentence d’une insigne cruauté à l’encontre d’un petit garçon n’avait pas été prononcée par un anonyme, mais par André Malraux regardant la photo où il était entouré par une fratrie. Et cette remarque avait été ensuite reprise en boucle, et tout en gloussement mondain, par l’amie du ministre écrivain, la propre mère de l’enfant. L’enfant en question c’est Michka Assayas. On l’appelait alors "Michel". Autant dire Personne.

En 1981, son père, Raymond Assayas, alias le scénariste Jacques Rémy, est mort, (décéder : Michka Assayas déteste ce verbe) mais cette disparition-là n’a pas suscité un livre particulier. En 2008, il perd sa mère et tout bascule. Parce que l’année suivante, il perd son passeport, Michka Assayas se coltine concrètement au minotaure bureaucratique de la Préfecture et à l’ambiance créée par le ministère de l’Identité nationale : on lui refuse le renouvellement d’un document qu’il croyait banal, réclamant la preuve de l’identité française de ses parents, naturalisés pourtant bien avant sa naissance, mais aussi, par ricochet, de la sienne. De cette mésaventure profondément humiliante, Michka Assayas écrit un texte "d’un jet" à l’automne 2010 ( Un jour, on produira une thèse sur l’influence du surmoi sarkozyste dans la production littéraire et la psyché des divans entre 2007 et 2012). Son titre de départ était D’où je sors ? Ce sera Faute d’identité : Il y décrit la course humiliante à l’identité administrative, des salles d’attente infectes du "Pôle de la nationalité française" aux passe-droits ministériels. S’ensuit surtout une cascade de poupées gigognes de Michka Assayas qu’il déboîte au gré de ses souvenirs d’enfance et de famille, d’adolescence et de père. Michka Assayas s’évade ainsi rapidement du sarkozysme ambiant.

Fantômes et démons

Le témoignage efficace et indigné du départ devient un film super8 amateur des années 60-70, saccadé, brusque, surprenant sur une identité composite : hongroise et marrane (juif converti), classique et bohême, rockeuse et balisée. A la Hongrie originaire de l’actuel président de la république, se superpose la drôle de Hongrie maternelle des années soixante. " Ainsi je trouvais normal que, dans les années 60, perdu dans un hameau de la vallée de Chevreuse, je sois élevé par une vieille paysanne qu’on appelait Marguerite, ne parlant que le hongrois, qui, ayant fui l’arrivée des soldats russes à la fin de la guerre, avait débarqué en France avec le premier fils, encore bébé, que ma mère avait eu d’un mariage qui se révélerait malhreureux avec un aristocrate hongrois. Rien qu’en écrivant cette phrase, je mesure l’effet d’étrangeté qu’elle peut produire à une époque comme la nôtre, où la seconde Guerre mondiale s’est éloignée au point de plus être qu’un théâtre virtuel où l’on croise des personnages, fictifs ou réels, sur lesquels on projette des fantasmes d’héroïsme, d’abjection ou de rédemption, une fois perdu tout rapport familier avec l’histoire vécue de ces années-là ", prévient Assayas. Toutes ces années, il avait flirté avec des fantômes, voilà que débordent ses démons.

Multi-identité

Sorti de la nébuleuse enfantine et des ambitions parentales, Michka Assayas est devenu journaliste rock-critique et écrivain. Il s’est efforcé de se fondre dans la masse. Il a théorisé des décennies durant sur les hommes invisibles de sa "non-génération", ceux qui viennent tout juste d’avoir cinquante ans. Il a flouté sa singularité durant quatre romans, des Années vides en Solo. Il a conçu un Dictionnaire du rock de référence, rédigé la biographie officielle de Bono, obtenu une audience depuis ses défenses et illustrations de la new wave. Il s’est composé une famille de géants électriques et de bêtes de scène fraternelles, comme pour mieux se rencogner dans leurs ombres.

Avec Faute d’identité, Michka Assayas sautille sur des fragments autobiographiques avec l’ombre portée d’une mère insaisissable, suscitant autant de petites coupures, d’incisions mélancoliques et d’entailles plus profondes . "Ca a remué des choses en moi que je croyais absentes, confiait-il avant la publication de son témoignage. Je me sens à la fois direct et universel, bon écrivain et prêt à défendre mon livre." Avec un récit tendu comme un nerf à vif, cet écrivain là n’est jamais aussi bon que lorsqu’un éclat du fragment vient lui percer le cerveau. Quand dans l’eau claire du texte, surgit le trouble. Dans son livre qui est autant une autobiographie qu’un essai en esquisse rapide sur la multi-identité contemporaine et sa désorientation, Michka Assayas est devenu identitaire à mort, débordé, démultiplié : pas sur qu’une administration y trouve son compte biométrique, le lecteur, si.


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