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Robert Linhart : « Mieux vaut moins, mais mieux »

mercredi 1er septembre 2010, par Arnaud Viviant

Rencontre avec Robert Linhart, "le roi Hamlet de Mai 68" dont Le Seuil republie le classique "Lénine, les paysans, Taylor".

Robert Linhart avait disparu.
Depuis trente ans, il était devenu le roi Hamlet de Mai 68, le fantôme marxiste-léniniste de la Gauche Prolétarienne. Il y a deux ans, pour le quarantième anniversaire des Evènements de mai, sa fille Virginie avait publié un joli livre intitulé « Le jour où mon père s’est tu ». A une lettre près, à une lettre tue, le jour où mon père s’est tué. Elle y racontait notamment comment le fondateur de la Gauche Prolétarienne, le théoricien de l’établissement en usine, le célèbre auteur de « L’Etabli » où il raconte cette expérience dans un livre devenu un classique de la littérature prolétarienne (eh oui ! ça existe !) avait tenté de se suicider en mai 1981, quelques jours avant l’élection de François Mitterrand, en avalant toute l’armoire à pharmacie. Puis comment il s’était terré ensuite, durant toutes ces années, dans la dépression et le silence. Puis, surprise… En juin dernier, les éditions du Seuil annoncent la republication du premier livre de Robert Linhart « Lénine, les paysans, Taylor », devenu introuvable, assorti d’une nouvelle préface. Mieux : Robert Linhart accorde même des interviews. Et le voilà soudainement attablé en notre compagnie, au Select, boulevard du Montparnasse.

« Je suis à la retraite depuis quelques jours. J’ai 66 ans. En ce moment, je range mon bureau. J’étais professeur à la faculté de Saint-Denis où j’enseignais la sociologie. Je donnais deux cours : « Organisation du travail industriel » et « Industrialisation du tiers-monde : développement et sous-développement  ». La voix est faible, mais l’œil bleu frais, presque pétillant.

Les zélateurs

La situation, quant à elle, peut sembler paradoxale : un jeune retraité qui sort de sa retraite. « Oui, je me suis prêté à cette opération qui faisait un peu coup éditorial » dit-il en rigolant doucement. Il veut bien sûr parler de la réédition de son ouvrage, sa thèse d’Etat en fait, dirigée par François Châtelet, et publiée immédiatement par Claude Durand en 1976, deux ans avant « L’Etabli ». Robert Linhart évoque le contexte : « A l’époque, les nouveaux philosophes faisaient des ravages. Ils allaient partout en disant que Marx était mort. Je voulais m’insurger contre cette vague anti-progressiste et réactionnaire. Je refusais leur vision catastrophique de l’URSS, un truc concocté par la bourgeoisie française de façon épouvantable, qui mêlait l’idéologie occidentale de la dissidence (le même Claude Durand était devenu deux ans auparavant l’éditeur mondial de Soljenitsyne, ndr) et la protection de l’ordre bourgeois. Les pro-dissidents étaient des zélateurs de cet ordre et, ce faisant, ils passaient sous silence les crimes de l’impérialisme, les colonies, ou encore les conditions d’emprisonnement d’Andreas Baader  ».

Marxiste-léniniste en 2010

Parmi ces nouveaux philosophes, André Glucksmann, que Robert Linhart connaissait bien, puisqu’il avait dirigé avec lui, six ans auparavant, au sein de la Gauche Prolétarienne, le mensuel « J’accuse », ce lointain ancêtre de « Libération ». Mais Linhart, lui, est tout sauf un apostat. La dépression, tant qu’à faire, plutôt que l’apostasie.

Et voici donc qu’en 2010, il persiste et signe. « Trente-quatre ans ont passé depuis la parution de « Lénine, les paysans, Taylor » : les analyses contenues dans ce livre restent pertinentes à mes yeux ; je n’en changerais pas une ligne…  » Aujourd’hui, le fondateur de l’Union des Jeunesses Communistes (marxistes léninistes) est donc toujours… marxiste léniniste.
De fait, dans cette France contemporaine où l’on assiste à « la restauration du capitalisme sauvage sous la forme du sarkozysme, et où la corruption en haut de l’Etat se voit depuis la lune », comme vient de me le lâcher dans un souffle Robert Linhart, on aura du mal à trouver lecture plus rafraîchissante et anachronique que ce « Lénine, les paysans, Taylor ».

A travers deux exemples, celui des paysans (comment résoudre l’antagonisme entre les villes et les campagnes) et celui du taylorisme (que Lénine commence par rejeter pour vite l’adopter, on comprendra pourquoi en lisant le livre), le jeune normalien de trente ans qu’était alors Linhart montre comment fonctionne la dialectique léniniste. Comment le petit père des peuples pense la révolution comme le Tour de France, par étapes, et se soucie comme d’une guigne des contradictions à venir : chaque chose en son temps. En une page magnifique, Robert Linhart montre également Lénine en train de « s’enliser » au soir de sa vie. « Je reviens, écrit-il, à cet article au milieu duquel la secrétaire de Lénine l’a vu « s’enliser ». Elle n’en donne pas le titre, mais on peut l’identifier par la date et la citation qui en est faite. Il s’agit de Mieux vaut moins mais mieux, le dernier article de Lénine (daté du 2 mars 1923) (…) Et voilà précisément la phrase où Lénine s’enlise :
« Et plus cette révolution est radicale, plus longtemps subsisteront ces contradictions. »
Notez qu’ici je m’enlise, a dit Lénine à sa secrétaire. Et Linhart de conclure alors : « Comment penser l’émergence de ce qui est radicalement nouveau, « abstrait » au point de ne plus rien contenir du passé ? La pensée frôle ici le néant, le défie. Les attaques d’hémiplégie vont redoubler, la paralysie gagner le cerveau. Bientôt, Lénine ne pourra plus parler… De quoi est-il mort ? Aussi de cette extrême tension de la pensée, de cet extraordinaire effort mental pour concevoir l’impensé jusqu’alors (…) « L’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre » disait Marx. Serait-il mortel, pour un homme politique révolutionnaire, de poser des problèmes que son époque n’est pas encore prête à résoudre ?  »

Dans cette page, tout y est : non seulement la mort de Lénine mais aussi, évidemment, le silence de trente ans de Linhart. Mais puisqu’il est là, puisqu’on le tient, puisqu’il reparle, on lui demande : Croyiez-vous encore à la révolution en 1976 ? Il dit : « C’est difficile à dire… En 76, j’avais quitté la GP, mais je pensais que toute expérience révolutionnaire n’était pas exclue en Europe, et bien sûr dans le monde. Même maintenant, je pense que cela n’est pas figé. Pour qu’une révolution ait lieu, il faut que deux conditions soient réunies : d’une part, que les gens d’en haut ne puissent plus gouverner comme avant, d’autre part que les gens d’en bas se mobilisent pour mettre fin à quelque chose d’insupportable. »

BHL n’existe pas

C’est le moment de le taquiner. On lui demande, parce qu’on a lu ça quelque part (mais on serait bien en peine de dire où…) s’il est vrai que le philosophe Louis Althusser, maître à penser de Linhart à Normale Sup, et de toute une génération, aimait bien BHL. Ma foi, le regard bleu peut vite devenir bleu acier… « C’est faux, et ça m’indiffère. BHL m’a pris à partie, il y a quelques années, dans un article du Monde, en disant que j’étais fou « à la manière d’Althusser », ce qui ne veut rien dire… Pour moi, BHL n’existe pas. C’est une nullité totale qui, avec le temps, s’imposera comme nullité totale ». BHL qui finance aujourd’hui l’institut Benny Levy à Jérusalem — Benny Levy, le double de Robert Linhart, celui qui l’a évincé de la GP avant de passer de Mao à Moïse, s’en allant étudier la Tora en Israël, non sans avoir auparavant « converti » un Sartre fatigué dont il était le secrétaire, une opération de « retournement philosophique  » dénoncée par Beauvoir dans « La cérémonie des adieux  ».

Question à Linhart : Au fait, avait-elle raison, Simone ? « Oui ». Et peut-on dire que Benny Lévy et vous étiez les deux moitié de la même sphère ? « On peut dire ça. C’était un juif séfarade et je suis un juif ashkénaze. Je suis comme Pierre Goldman, un Juif polonais né en France. En 1944, dans la montagne au-dessus de Nice, mes parents étant à cette époque cachés par des Justes, les Palazzi.  » Une histoire qui rappelle évidemment celle de Daniel Cohn-Bendit, né à Montauban, à la même époque, dans les mêmes circonstances... La suite, on la connaît : Normale Sup, Althusser, le marxisme-léninisme, la GP, mai 68, puis les convulsions de l’après-68, « un été de déchirements et de querelles » comme il est sobrement écrit dans « L’Etabli  ». Puis un an d’usine Citroën à construire des 2CV à la chaîne, puis un an de service militaire au 501ème régiment de char de combat de Rambouillet, à apprendre le maniement des armes et des explosifs, « au cas où » comme le dit encore malicieusement l’intéressé. Puis, en six ans, avec la régularité d’un métronome, la publication de trois livres, dont un classique qu’on étudie aujourd’hui au lycée : « L’Etabli ». Puis la tentative de suicide. Puis la dépression, le silence, l’enlisement. Puis le retour. Alors oui, Lénine (dont Robert Linhart aime à rappeler qu’il aura passé la fin de sa vie à dénoncer la brutalité du camarade Staline) avait très certainement raison : mieux vaut moins, mais mieux.


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