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Migrants : sortir de la « Grande simplification »

Le 6 août 2018, par Philippe Liger-Belair

L’Europe peut-elle fermer ses frontières aux migrations ? Une analyse de la Fondapol décortique les différentes positions idéologiques et les alliances inattendues sur le sujet.

Une fois n’est pas coutume, je me contenterai aujourd’hui de paraphraser les propos d’un autre que moi. Je propose de mettre en lumière un document d’une trentaine de pages écrit par Jean-Philippe Vincent (maître de conférences à Sciences Po, membre du comité de rédaction de la revue Commentaire) qui aide à penser la crise migratoire et qu’a publié en juin le think tank libéral Fondapol.

Dans « Éthiques de l’immigration », un titre qui fait écho – pour en prendre le contrepied total – à The Ethics of Immigration de Joseph Carens (2013), J.-P. Vincent démontre que l’ouverture sans condition des frontières n’est pas la seule position éthique possible face aux migrants. Autrement dit, les no borders et le pape François n’ont pas « le monopole du cœur » et moins encore celui du « bien agir » L’auteur s’étonne que la seule opinion relayée avec bienveillance par les médias aujourd’hui soit celle de l’accueil inconditionnel des étrangers (dite « position cosmopolite » ou « humanitaire  ») alors que les travaux de philosophie morale depuis plusieurs siècles ont très majoritairement conclu à la légitimité du contrôle des frontières, y compris par la réglementation sévère de l’immigration.

L’égalité morale n’implique pas l’égalité politique

D’après J.-P. Vincent, la philosophie morale dite classique reconnaît et s’appuie sur l’égalité morale des individus, laquelle traverse les frontières. Mais celles-ci créent une situation morale inédite qui légitime un traitement politique différencié entre nationaux et étrangers. L’égalité morale n’implique donc pas l’égalité politique. C’est pourtant la confusion faite par trois grands courants qui se retrouvent assez curieusement alliés sur la cause migratoire : la « gauche libérale » (une appellation trompeuse que je substituerai par celle de no borders), l’Église catholique dans sa version pape François (assez différente de celle de la tradition catholique comme le démontre aussi l’auteur), et les libertariens. Leurs raisonnements sont frappés de sophismes que J.-P. Vincent démontre pour sortir de l’impasse du choix binaire qui nous est proposé aujourd’hui : accueil inconditionnel par humanité vs rejet de l’étranger par inhumanité et égoïsme.

L’erreur des no borders ou de leurs inspirateurs, Joseph Carens notamment, est de refuser l’inégalité qui résulte de la citoyenneté. Originellement, la position libérale (au sens philosophique) refuse toute inégalité qui repose sur des éléments dits contingents comme la couleur de peau ou le sexe d’un individu. Mais Carens considère la citoyenneté comme l’un de ces éléments contingents qu’il convient de combattre par l’abolition des frontières. Son cadre d’analyse n’est donc plus la nation, mais le monde. Or la congruence entre l’égalité morale et l’égalité politique ne serait possible que dans le cadre d’une gouvernance mondiale (un État mondial unique), une hypothèse totalement irréaliste. En effet, le cadre étatique est le seul qui puisse garantir ou porter efficacement le projet d’une égalité morale des individus. Sans États et sans frontières, il est impossible de l’accomplir. Les no borders, en voulant réaliser l’égalité morale par la libre circulation absolue des hommes et des femmes contribuent en fait à s’éloigner de leur but.

No borders et Vatican, des alliances surprenantes

L’Église catholique est devenue l’alliée surprenante des no borders sous l’impulsion du pape François. Évidemment, les fondements de l’éthique chrétienne sont éloignés de ceux de la gauche libérale, mais leurs conclusions se rapprochent. J.-P. Vincent liste trois sources d’inspiration chez le pape François : l’enseignement du Christ et de ses apôtres ; le fait que tout homme est un « étranger à ce monde » et partage donc, avec toute l’humanité, une condition universelle ; et le fait que le monde sans frontière préfigurerait la cité de Dieu. À nouveau, il serait vain de résumer en quelques mots l’argumentation de J.-P. Vincent, mais je note un élément qui me semble particulièrement important : la « destination universelle des biens » dont il est question dans le catéchisme de l’Église catholique et qu’on oppose parfois au droit de propriété n’est pas une « confusion des biens » (selon les mots de l’auteur lisant Thomas d’Aquin). Dans la tradition thomiste, Dieu laisse à la sagesse de l’homme la délimitation de la propriété qui ne doit pas être abolie, mais organisée avec justice.

Chez les libertariens enfin, même si cette partie est moins « utile » puisque personne ne fait référence à cette doctrine dans les débats actuels, l’immigration peut être envisagée pour autant que les résidents d’un territoire l’acceptent. « Une société libre est une société de copropriétaires » écrit Tibor Machan, sur le modèle (pour un État) de ce que sont les gated communities aux États-Unis. Mais, comme chez les no borders, cela revient à nier le politique, et l’on retrouve une impasse identique à celle pointée plus haut chez Carens.

Dénominateur commun : nier la philosophie politique

J.-P. Vincent en vient alors, en seconde partie, à présenter la tradition de la philosophie morale dite classique qui conclut à la nécessité des frontières pour garantir l’égalité morale des citoyens sur le territoire ainsi délimité (faute de pouvoir le faire au-delà). Autant le rawlsisme que le néo-utilitarisme, les aristotéliciens contemporains, le communautarisme philosophique (Walzer) ou les récentes théories de la « nation-club » pensent la philosophie morale dans le cadre de l’État-nation. Si les uns et les autres sont diversement convaincants, s’ils s’opposent et se combattent sur le terrain des idées, on ne peut ignorer que les plus grands philosophes passés et contemporains disent presque unanimement la nécessité des frontières et concluent, de ce fait, à la légitimité du contrôle de l’immigration.

Malheureusement, à l’heure de ce que j’appellerais la « grande simplification », où tout devrait pouvoir être résumé en 140 ou 280 caractères, il est bien difficile de penser et de faire penser. Ce n’est pas une raison pour abandonner. Et je rends hommage à Jean-Philippe Vincent de nous y aider en espérant n’avoir pas trop perverti son argumentation par souci, à mon tour… de simplification.

L’analyse de J.-P. Vincent est disponible ici




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