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Mise en scène et rhétorique présidentielle du jeudi soir

samedi 29 octobre 2011, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

« Vers les derniers temps de sa vie, Marcel Proust m’écrivit…« le jeune Pantacès et la belle Polydamie qui, aimant Phidias, étaient tous deux aimés de lui ». Le subtil confident de M. de Charlus ajoutait en substance : Comment se fait-il qu’on ne vous a jamais reproché cette image, alors que mes tableaux font le scandale universel ? – C’est, répondis-je par retour du courrier, que vous y croyez et que je n’y crois pas ». [1]

Il y a bien de la subtilité dans cette réplique et je prends pour test l’entretien organisé par l’Elysée, jeudi soir. [2]

Je déclare d’emblée mon admiration pour la maîtrise rhétorique de la mise en scène : les lumières indirectes éclairant les murs de bas en haut, soulignant le relief des dorures et dorant le visage du Président ; les caméras prenant la scène sous quatre angles, avec une cinquième en plongée, depuis le plafond, donnant au spectateur l’impression de dominer la prestation oratoire ; les accessoires : un buste féminin aux seins découverts et au sourire de Joconde, respirant la douceur féminine ; un cheval de bronze se cabrant, inspirant la virilité ; deux paires de drapeaux au fond et en face afin que, regardant le Président ou regardant depuis sa place vers les deux journalistes, nous ayons toujours sous les yeux non pas seulement le symbole de la République et de l’Europe mais le sujet même de l’entretien : la France en Europe. Bref du grand art, et si on se plaint dans la presse que la scène ait été confiée à une entreprise spécialisée, j’applaudis à cette saisie de la « situation rhétorique », à savoir que le calcul très précis des effets matériels c’est déjà un effet de persuasion. On est loin, ici, du bric à brac IKEA. Montrer qu’on a calculé précisément la scène oratoire c’est déjà dire qu’on prend la situation au sérieux. Sans faute.

Deuxième calcul, celui des mots. Je déclare derechef mon admiration. En ouverture, comme un cheval qui se cabre avant le galop, un cabrage de mots chocs : « inimaginable, absolu, sans précédent, tout au tout, n’importe qui, monde entier, colossale, tout le monde » - bref un arraisonnement de superlatifs pour cadrer l’entretien et bien ancrer l’idée de la « catastrophe » juste évitée. Et puis soudain c’est comme si le buste féminin parlait de douceur : « idéal, civilisation, modèle, morale », et le discours présidentiel sourit à la bonté de la solution comme le buste qui, depuis son piédestal, sourit sur la scène oratoire. On va me dire que je vois midi à quatorze heures : le fait est que ces deux objets ne sont pas là par hasard, et que placés là ils produisent un effet rhétorique inconscient et nous invitent, par l’image, à cadrer le discours, tels des mémentos de l’articulation majeure de son intervention : force et douceur. Le ton est donné.

Ce qui se passe alors est un coup rhétorique, mais cette fois-ci dans l’argumentaire. En période de crise, parce que soudain les gens ont le sentiment que l’Histoire leur joue des tours, celui qui détient l’exécutif doit proposer une interprétation historique : on attend qu’il cadre les événements et les interprète, bref formule une petite machine interprétative qui donne du sens à ce qui paraît insensé ou incompréhensible. Ce qui me frappe est la duplicité de l’interprétation que donne M. Sarkozy des rapports entre la France et l’Allemagne, le cœur du sujet en dépit de la sotte bannière européenne accolée au noble drapeau de Valmy : la France et l’Allemagne ne sont pas « affrontées avec sauvagerie » trois fois de suite ; autant que nous le sachions, par trois fois c’est l’Allemagne qui nous a envahi, et avec quelle sauvagerie. Mais, certes, pour les besoins de sa cause il s’agit pour M. Sarkozy de formuler une interprétation historique qui mette à pied d’égalité les deux pays afin de justifier, maintenant, une « vision » commune franco-allemande, rédemptrice de cette sauvagerie mutuelle. Du coup cela permet au Président d’y insérer le pacte qu’il vient de signer avec Frau Merkel. Bref, par falsification, il a créé une interprétation historique qui paraît comme allant de soi et dont il est l’explicateur. Du coup le chaos a un sens.

Une fois cela posé le reste de l’entretien est soigneusement tiré au cordeau de deux fils rhétoriques, quelle que soit la question posée. Imaginez une scène, avec un point de fuite et deux lignes convergentes, c’est à dire, du point de vue du spectateur, le nôtre, divergentes : le point focal, c’est le Président qui dit « Je ne pense pas à mon image, je fais mon devoir » ; d’où sont tirées, à droite, la ligne de la « vérité », de la « justice, du « dire/regarder les choses telles qu’elles sont », et de l’autre, à gauche, celle du « mensonge », de la « folie », de la « maladie ». Le cadrage est parfait, et, pace Mediapart a de quoi faire enrager les adversaires. Ce n’est pas du bricolage mais du calcul de géométrie politique.

De fait, ces deux lignes de cadrage ont, comme toute perspective, un point focal (le Président) et un premier plan, nous. L’effet rhétorique de cette mise en scène argumentative est de signaler une sorte de choix fondamental : ici la « vérité », là la « folie ». Ce qui s’énonce dans cette géométrie politique, c’est une règle, transposable à tous les niveaux. En Europe il y a donc ceux qui ont une « vision commune » et veulent, justement « la règle d’or » et ceux qui trichent ; comme, en politique nationale, il y a ceux qui sont atteint de « folie » et ceux qui « font leur devoir » etc. Et, à l’approche des élections, il y a ceux qui « disent pour faire plaisir » et celui qui « fait son devoir », ceux qui utilisent les « sondages » et celui qui confiance à la « raison » du vote, ceux qui « sont candidats » et celui qui « travaille ». National, international, politique électorale – le cadrage donné, en cabrage d’étalon, au début de l’entretien (« catastrophe » contre « modèle ») soutient le trot continu, de sujet à sujet, et tient la route jusqu’au bout. Parcours sans faute.

Mais, dix minutes avant la fin, « Je suis un acteur » s’exclame le Président. Je me demande si tout le monde a compris ; en dehors de ceux qui parlent le jargon engliche du management. Eh bien, en bon français, certes, quel acteur ! Mais qu’est-ce qu’un acteur ? C’est un interprète qui peut donner force et vie à un texte qu’il n’a pas écrit. Rien de désolant à être un bon acteur. Et si, après tout, Nicolas Sarkozy est aussi doué que Fabrice Lucchini, pourquoi pas ? La différence, toutefois, entre « un acteur » et « je suis un acteur » est exprimée dans la réplique de Maurras à Proust citée plus haut : « Moi je ne fais pas scandale quand je dis que Phidias était comme ça ; vous oui, parce que vous y croyez, pas moi ».

Eh bien, lorsque Nicolas Sarkozy dit, « je suis un acteur », il ne fait pas scandale (lisez la presse) car, j’ai bien peur pour son camp, il n’y croit pas. Le défaut de la cuirasse est que, probablement, il ne croit pas à tout ce montage que j’ai détaillé, cette rhétorique de la vision et de la vérité d’un côté, de la folie et de la maladie de l’autre. Tel un acteur il croit à ce qu’il dit quand il le dit, et quand il lit les critiques le lendemain matin. Mais une fois les savantes lumières du décor éteintes, et les phrases dorées évanouies, une fois l’impact mesuré à l’audimat, une fois le bilan établi de l’effet sur la troupe (en gros les partisans ont été confortés que le chef avait bien parlé et donnait une image assagie), sur l’adversaire, sur les indécis et « à l’internationale », tout cela est vite oublié. Le buste féminin et le cheval cabré doivent échanger d’étranges confidences dans le petit salon de l’Elysée, où la pendule imperturbablement marqua 20.15 pendant une heure vingt : le temps s’était arrêté, le temps d’une représentation.


[1Charles Maurras, L’amitié de Platon, V.


Par Corinne Nle 28 octobre 2011 : Mise en scène et réthorique présidentielle du jeudi soir

20 h 15 pendant 1 h 20.... il fallait votre attention pour le remarquer... mais qu’est-ce à dire, dans ce contexte ? $arko, maître du temps ? comme jadis maître capello, maître de l’orthographe télévisuel....?

En tout cas, merci pour ce décryptage ; il en fallait bien un, vu ce qu’a dû nous coûter, à nous, contribuables, cette prestation privée et certainement facturée par les "amis" du Prince, le président des riches....

Bien à vous
Corinne N


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    le 29 octobre 2011 : Mise en scène et rhétorique présidentielle du jeudi soir

    Merci,chère Corinne. Ah la pendule en bronze dorée...La seule chose que je n’ai pas trouvé performant c’est le bureau avec le sous-main, on aurait pu faire mieux, vraiment. Cela dit , nous sommes partis pour plusieurs mois de mises en scène. Accrochons-nous !
    Avec mes hommages,
    Ph-J S.

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