Mister Roche fait son Brexit

Le 11 octobre 2018, par Philippe Lecardonnel

Présentée comme une malédiction inoculée au Royaume-Uni par des politiciens démagogues, la sortie de l’Union européenne pourrait lui offrir un nouveau destin planétaire, selon Marc Roche ancien correspondant du Monde à Londres.

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Marc Roche, « Le Brexit va réussir », Albin Michel, 240 p., 18,50 € . Publication : septembre 2018.

Politique. Vous avez aimé le référendum de 2005 et sa cohorte de d’arguments fallacieux, son déni de la réalité, son libéralisme masqué et son souverain mépris du vote des électeurs, vous allez adorer le Brexit, triomphant de l’adversité !

A le lire, Marc Roche, citoyen belge, journaliste pour la presse française et résident britannique depuis 33 ans, avait tout pour être un anti-brexiter et n’a d’ailleurs jamais cru que le référendum sur le divorce grand-breton avec le continent l’emporterait. Il faut dire qu’en tant que correspondant du Monde puis du Point, Mr Roche appartient à la classe intellectuelle aisée, une des rares gagnantes de la mondialisation, fréquente plus volontiers les banquiers et les traders de la City que les besogneux de l’industrie en faillite ou les chômeurs de province qui n’ont pas eu la bonne idée de traverser the street. Bref, il méconnaissait les inquiétudes profondes et les emmerdes réels de ceux qui, dans leur grande majorité, ont voté pro Brexit par crainte de se voir encore un peu plus déclassés et qui furent sensibles aux arguments aussi mensongers qu’alarmistes de certains politiques opportunistes. Ces patriotes de seconde zone ne seraient-ils pas les cousins germains des Français qui ont voté non au référendum de 2005 ou des Redneck yankees qui ont porté Donald Trump à la Maison-Blanche ?

Mais, Roche vit à mille lieues de ces gens-là et de leurs préoccupations. En bon observateur de l’industrie financière, il avait fait sienne la pensée unique des « milieux-bien-renseignés » qu’il n’est point de salut hors de l’Union européenne et que le royaume, seul, ne peut que courir à la catastrophe. Patatras ! Le peuple britannique s’est offert un pied de nez à l’intelligentsia et a choisi la rupture. Sur le coup, M. Roche se dit que les sujets de sa Majesté vont le payer cher et, d’ailleurs, la Livre dévisse de 20 %, preuve s’il en fallait qu’on n’échappe pas au Grand Marché.

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Marc Roche, Paris, septembre 2018 (www.olivierroller.com)

Marc Roche tout prêt à rejoindre « Singapour-sur-Tamise »

Sauf que, au lieu du chaos annoncé, l’économie outre Channel n’a pas plongé. Elle s’est même remarquablement adaptée ! La baisse de la Livre a favorisé les exportations sans pour autant fait flamber les prix, le marché de l’emploi est au mieux et le chômage au plus bas et, selon Lord King, l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre : « Le Royaume-Uni pourrait être dans une meilleure position hors de l’UE qu’à l’intérieur.  »

Comme le capitalisme a le génie de tout recycler, y compris ses propres erreurs, traders et politique responsables s’interrogèrent. Pourquoi ne pas surfer sur cette improbable union entre les salauds de pauvres et les putains de riches ? La greed n’ayant ni frontières, ni scrupules ni limites, pourquoi ne pas larguer les amarres, dire adieu au vieux continent et parier sur le grand large financier ?

Et Marc Roche de leur emboîter le pas. Après tout, ce n’est pas parce que l’on s’est trompé que l’on ne peut pas rallier le camp des vainqueurs. Et d’égrener tous les atouts du Royaume pour mieux tirer parti de ce grand chamboulement inattendu : un tiers des territoires offshore du monde sont britanniques, un tiers des actifs financiers mondiaux sont déjà logés dans des territoires sous dépendance de la Couronne et les trois îles anglo-normandes, Jersey, Guernesey et Man ne connaissent ni l’impôt sur la fortune, ni sur les successions ni sur les sociétés. De vrais paradis fiscaux, le crachin en plus, mais à une heure d’avion !

Bref, tout concourt à transformer la City en plate-forme offshore, à devenir une véritable « Singapour-sur-Tamise ». Prête à tous les accommodements, y compris le recyclage des masses d’argent sale en quête d’un refuge sûr et surtout première place financière à accompagner l’internationalisation du yuan, la monnaie chinoise. Devenir le cheval de Troie de la Chine eu Europe, aider l’Empire du Milieu dans sa conquête de souveraineté monétaire mondiale, le Royaume-Uni y contribue déjà : en 2013, il a adhéré à l’Asian Investment Bank, qui, dans l’esprit de Pékin, doit concurrencer la Banque Mondiale basée à Washington. Pourquoi ne pas accélérer le processus ?

En paraphrasant Cocteau, l’on pourrait conclure à propos de ce pamphlet qui n’en est pas un mais plutôt un plaidoyer à peine déguisé pour l’autonomie prédatrice anglaise : « Le journalisme est un mensonge qui dit la vérité. »




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