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Mok Soo-jeong, femme libérée

mercredi 8 janvier 2014, par Arnaud Vojinovic

Traductrice en coréen de Stéphane Hessel et d’Etienne de La Boétie, Mok Soo-jeong est une des figures du féminisme coréen. Electron libre de la sphère intellectuelle, elle poursuit un travail de réflexion sur la place de la culture dans la société moderne.

Mère d’une petite fille de 8 ans et compagne d’un artiste français, Mok Soo-jeong (목수정) est radieuse et heureuse de vivre à Paris. Ce qui aurait pu être un exil est devenu la base arrière d’une femme engagée et active pour la défense des droits des femmes et le développement de la culture. Elle veut être exemplaire pour les autres femmes coréennes ; leur montrer qu’il y a un moyen de se libérer d’une société coréenne oppressante.

Itinéraire peu commun pour une femme d’exception

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Mok Soo-jeong

Initialement étudiante en littérature russe, Soo-jeong veut très vite élargir son horizon. Elle trouve que la littérature est un domaine « trop étroit » et son intérêt se porte sur la culture au sens large. Ne sachant réellement pas dans quel métier elle peut concrétiser cette envie, elle intègre l’Office nationale de tourisme (KTO) , sa maîtrise du russe comme atout. Très vite elle a pour charge de subventionner les festivals culturels régionaux afin qu’ils gagnent en qualité et en renommée internationale dans le but d’attirer ainsi des touristes étrangers. Ces missions sont l’occasion de se déplacer et rencontrer de nombreux acteurs de la culture aussi bien en Corée du Sud qu’à l’étranger.

Mais au bout de quatre ans, elle est insatisfaite de son rôle. Elle souhaite quelque chose de plus concret et de moins superficiel. Elle rejoint un centre culturel privé, le Dongsoong Arts Center. C’est un lieu mixte, à la fois théâtre et fondation culturelle. Elle participe au lancement de la cinémathèque qui sera la première salle en Corée du Sud projetant des films d’art et d’essai. Le Ministère de la culture est sollicité pour soutenir financièrement le projet. En 1998, en pleine crise économique, alors que le quartier abrite pas moins d’une trentaine de théâtres, elle réalise que certains soirs aucune programmation n’est prévue. Les théâtres sont tous fermés. Dans ce quartier qui prend l’allure parfois de ville déserte, c’est une prise de conscience pour Soo-jeong et matière à questionnement « Qu’est ce que la culture ? Quelle est sa place dans la société moderne ? Qu’est ce que sa valeur ? Qu’est que ça apporte ? N’est-elle qu’un loisir ? ».

Son modèle est Kim Gu. C’est un résistant coréen qui fut Président du gouvernement provisoire réfugié à Shangaï pendant l’occupation japonaise. Partisan de la réunification, il sera assassiné sur ordre des services secrets sud-coréens en 1949. Pour Kim Gu, la culture est un élément majeur de la société et Soo-jeong de le citer : « Si notre pays se libère (du joug japonais), je ne veux pas d’un pays puissant militairement ou puissant d’un point de vue économique. Ce que je souhaite c’est que la Corée devienne un pays puissant par sa culture. Car la puissance de la culture nous rend heureux et apporte du bonheur aux autres ».

Afin de poser sa démarche et affiner sa conviction personnelle sur le fait culturel, elle reprend ses études. Même si elle maîtrise le russe et l’anglais, elle choisit la France où la culture a une place à part. « Ce n’est pas l’Etat qui impose, ce sont les citoyens qui assument. J’avais l’impression que les gens comprenaient pourquoi l’Etat subventionne la culture ». Elle intègre Paris VIII de 1999 à 2003 et va jusqu’en maîtrise. Son sujet de mémoire porte sur la politique culturelle en France dans les années quatre-vingt (les années Jack Lang).

A son retour en Corée, elle travaille à la Compagnie nationale de ballet. Mais la structure hiérarchique de la compagnie est sclérosée par le conservatisme, il lui est impossible de mettre en pratique ce qu’elle a appris et arrête au bout de trois mois. Le pays est en pleine campagne électorale pour les élections législatives. Dans les programmes des candidats, la politique culturelle défendue par un parti d’extrême gauche nouvellement créé issu du syndicalisme, le Parti démocratique du travail de Corée (KDLP), retient son attention. Elle trouve le programme parfait. Soo-jeong s’étonne encore aujourd’hui : « C’était étonnant, c’est comme si je l’avais écrit ». Tandis que 10 députés du KDLP entrent au parlement, elle décide de travailler avec eux. Pour cela elle envoie aux dirigeants de KDLP une analyse de leur programme de politique culturelle. Son courrier arrive au moment opportun ; le KDLP recrute une task force pour aider ses députés. Elle intègre ainsi une équipe d’une trentaine d’experts et travaille pendant quatre ans sur les propositions de loi et les programmes. Une expérience riche pour elle : « j’étais au paradis. J’étais entourée de gens intelligents, spécialistes de leur domaine alors que dans mes expériences précédentes j’étais entourée trop souvent par des gens conservateurs, très hiérarchiques dans leur approche et refusant le changement. De fait j’ai réalisé que j’étais de sensibilité de gauche car mes idées dérangent la société conservatrice et je suis devenue militante. » Lors de l’élection présidentielle de 2007, le parti se déchire pour choisir son candidat entre deux courants, pro-nord-coréens contre marxistes. L’aventure s’arrête en 2008. Pourtant le programme de politique culturelle qu’elle bâtit dans le cadre de l’élection a été jugé par la presse comme le meilleur programme parmi tous les candidats.

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Jusqu’au bout des doigts

Elle revient en France et s’installe à Paris. Elle finalise son autobiographie et commence à collaborer avec un nouveau webmagazine de gauche créé par l’ancien rédacteur en chef du KDLP, Redian. Le site pour assurer son financement se diversifie dans l’édition et publie le premier livre de Soo-jeong en 2008, « Jusqu’au bout des doigts ». Son itinéraire personnel est le moyen d’affirmer sa vision de la place de la femme dans la société. Elle veut que son parcours soit un exemple pour montrer à la femme coréenne qu’il est possible de se libérer d’une société oppressante et machiste. « Je me suis posée une question. Et petit à petit, en suivant ce fil rouge j’ai pu me libérer de tous les poids, social, familial et économique. ». Alors que les ventes ne dépassent pas les 20 000 exemplaires, le livre est devenu un ouvrage de référence en Corée du Sud ; il est très souvent cité. En 2010, elle publie « L’amour sauvage ». C’est un essai sur l’amour et le fait que les jeunes coréens ne tombent plus amoureux. Pour elle, la crise économique de 1997 a coupé le désir naturel de l’autre. Son troisième ouvrage s’intitule Wueolgyeong dokseo. Le titre a deux sens (franchir la frontière et les règles - menstruation). elle joue sur cette ambigüité. Elle explique en un peu plus de 300 pages quels sont les quinze livres qui jalonnent son parcours et en quoi ils l’ont aidée à alimenter sa réflexion et construire sa vision.

Mok Soo-jeong publie des chroniques régulières dans deux webmagazines (Redian et Ohmynews) et dans un quotidien de gauche, The Kyunghyang Shinmin. Elle a aussi participé à six ouvrages collectifs. Ses prises de position déplaisent et parfois les critiques sont très virulentes à droite comme à gauche. Critiques qui la touchent. Elle avoue « ne plus lire les critiques qui lui sont adressées et ne plus taper son nom sur Google ».

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Tous comptes faits ... ou presque

En parallèle à son parcours d’essayiste, elle a traduit en coréen l’autobiographie de Stéphane Hessel, Tous comptes faits ... ou presque. Actuellement elle travaille sur la traduction de l’Eloge des frontières de Régis Debray et sur celle du Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Cette dernière traduction est très attendue, le sujet est vif en Corée du Sud actuellement. Le livre n’a jamais été traduit du français vers le coréen ; la précédente édition a été faite à partir de l’allemand.

Mok Soo-jeong a su se libérer par le biais de la culture. En travaillant dans ce secteur et en poussant sa réflexion sur le devenir de la culture, elle a su s’ouvrir de nouvelles perspectives et s’affranchir d’une société confucéenne omniprésente et étouffante pour les femmes. Elle ne se définit pas comme une véritable intellectuelle ; la réflexion qu’elle a entreprise il y a plusieurs années déjà n’est que le moyen de mieux cibler son action. Action qui parfois l’amène sur le parvis des Droits de l’Homme au Trocadéro pour réclamer la démission de la Présidente sud-coréenne, Park Geun-hye, lors de sa venue en France en novembre dernier.


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