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Edouard Glissant : Monsieur Tout-Monde

vendredi 19 novembre 2010, par Emmanuel Lemieux

Édouard Glissant est un intellectuel du nouveau monde à l’oeuvre, celui de la pensée « archipélique » et de la diversité dans la mondialisation.

Dans L’imaginaire des lagunes, utile livre d’entretiens avec la romancière québecquoise Lise Gauvin, qui vient de paraître chez Gallimard, Edouard Glissant forge son optimisme quand à l’avenir de la fonction d’écrivain : " C’est vrai qu’il y a eu déperdition de la chose littéraire avec l’apparition des éclats médiatiques, mais je crois qu’on y retournera. De même qu’on retourne à cette idée qu’il faut nettoyer quelque chose de la planète, on retourne à cette idée qu’il faut écouter la voix des écrivains. Cela ne leur procure aucun statut particulier, aucun avantage de fonction, mais leur crée, comme on dit, des devoirs nouveaux, qui sont, et sont uniquement, de littérature."

Edouard Glissant, doyen des intellectuels martiniquais, s’est toujours mêlé de ce qui le regardait, c’est-à-dire des affaires publiques, c’est-à-dire des affaires qui concernent tout le monde et chacun d’entre nous. Natif de Sainte-Marie (Martinique), Édouard Glissant (1928) se décrit comme un écrivain de langue française, plutôt que comme un auteur francophone. Et c’est dans cette langue qu’il détrousse les lieux communs et fourbit des outils poétiques comme la créolité, la pensée archipélique, le tout-monde.

C’est en 1946 que l’étudiant en ethnographie au musée de l’Homme et en philosophie à la Sorbonne découvre la France et ses paysages au carré. Indépendantiste – et interdit un temps de séjour aux Antilles de 1959 à 1965 –, auteur à ce jour d’une cinquantaine d’ouvrages (essais, romans, poésie), dont un prix Renaudot 1958 (La Lézarde, Gallimard), il a été aussi rédacteur en chef du Courrier de l’Unesco, et est professeur en littérature française à la City University de New York.

En 2006, le président Chirac l’a chargé de mission pour la création d’un Centre national de la traite et de l’esclavage. Le poète et philosophe, amateur de William Faulkner, a créé à Paris, l’Institut du Tout-monde en 2007, pour « faire avancer la connaissance des phénomènes et des processus de créolisation, et contribuer à diffuser l’extraordinaire diversité des imaginaires des peuples. »
C’est dans cette matrice intellectuelle que se forge la vision séduisante d’Édouard Glissant, celle du « Tout-monde » travaillé par la créolisation.
Il rencontre un écho certain chez des indépendantistes et des écologistes, mais pas qu’ici. Il est aussi très écouté de New York à Tunis en passant par Madrid et Tokyo pour ce qu’il a à dire du monde, qu’il façonne en imaginaire autant qu’il en est façonné, et de la recomposition des identités dans le contexte de la mondialisation. La France l’écoute et le lit un peu moins. La France a toujours autant de mal à concevoir sa créolisation.

Dans toutes les langues du monde

«  J’écris en présence de toutes les langues du monde. Elles résonnent des échos et des obscurités et des silences les unes des autres », écrit-il dans sa Philosophie de la Relation (Gallimard), un texte poétique mais aussi un essai politique : ces mots-là convoquent les relations humaines, sociales, et les utopies durables. Édouard Glissant n’est pas un intellectuel insulaire, mais « archipélique  » : décentré et métissé. Dans ses prises de position politiques et ses textes, il veut convaincre que l’archipel, entité géographique, peut fonctionner comme métaphore utile pour ce qui concerne des réformes nécessaires, celles d’un nouveau regard pour le nouveau monde à l’œuvre. Qu’il s’agisse de la culture, de la littérature, des relations humaines et bien entendu de la politique et de l’économie.
Indépendantiste martiniquais mais aussi penseur du monde, Édouard Glissant fait l’éloge des petites nations, des micro-pays. Il en est certain, de là surgira, dans ces nœuds complexes de relations concentrées, le nouveau souffle du monde.
Résonne également sa notion de «  créolisation  » qu’il préfère à la «  négritude » d’Aimé Césaire. Cette identité-là est ouverture et non pas fermeture.

« Pwofitasion » et « lyannaj »

2010 remue encore des conflits sociaux qui ont frappé les sociétés ultra-marines. « Contrairement à ce que laissait entendre le silence de la Métropole, les peuples de Guadeloupe et de Martinique, depuis trois cents ans, n’ont cessé de se révolter. Il y a eu des massacres, des fusillades et des répressions que les Français de la Métropole n’ont ni vus ni entendus, explique Édouard Glissant. Une histoire s’est pourtant formée là, et que l’on aurait pu connaître depuis longtemps. En 1981, j’essayais de la décrire dans un essai, Le Discours antillais (Gallimard, poche 1997 – ndlr), qui n’a suscité aucun écho dans l’opinion française, ni d’ailleurs par ici. »

Le mouvement sans précédent dans les Antilles, de janvier à mars 2009, qui est parti de la Guadeloupe, puis a entraîné la Martinique, la Guyane, et au loin la Réunion, s’appellait « Lyannaj kont pwofitasion ». « Les médias se sont attardés, s’agisant de ce LKP, sur pwofitasion, mais beaucoup moins sur lyannaj. La pwofitasion est la source de la colère, le lyannaj, ce qui allie, lie et relie cela qui était désolidarisé. La dynamique du lyannaj nous rappelle la solidarité non discriminante du rhizome, tel que considéré par Deleuze et Guattari. Aux Antilles, le discours porte certes la marque composite d’un syncrétisme des cultures. Les mots bougent comme l’argile, se transforment, s’inventent sans cesse et disent un monde nouveau. Le créole n’est pas une langue fixée en toutes choses. Il faut savoir écouter ses glissements de sens et les formations poétiques de ses mots. » Ces mots-là, « pwofitasion » et « lyannaj », viennent de loin et ont précédé puis symbolisé une colère mais aussi un espoir inédits aux Antilles.  »

Produits de « haute nécessité »

Édouard Glissant a corédigé avec Patrick Chamoiseau et des intellectuels antillais, un manifeste « pour les produits de haute-nécessité  » Que disent-ils ? « Qu’aux Antilles, nous avons besoin, tout autant que du souci du panier de la ménagère à prix enfin vivable, d’utopies où le politique serait en premier lieu un art qui installe l’individu, sa relation à l’Autre, au centre d’un projet commun. Ce sont ces produits de nature politique, intellectuelle, spirituelle, que nous appelons de « haute nécessité ». Les premiers de ces produits concernent la fin de l’irresponsabilité collective dans la vie du pays, l’appréciation de la « gratuité » (s’éloigner des obsessions du profit), qui entraîne aux actes partagés. Les Antilles, avec la créolisation, tout comme de nombreux « lieux » de notre univers, sont bien équipées pour aborder le nouveau cadre moderne des relations et des contacts, dans ce que j’appelle le « Tout-monde  ».

Le Tout-Monde chez Glissant est fait de l’épaisseur des langues. « Nous sommes tous multilingues aujourd’hui, même si nous ne savons pratiquer qu’une langue ! On ne parle plus vraiment sa propre langue comme autrefois, de manière monolingue, car on n’ignore plus qu’il y a bien d’autres manières d’exprimer les choses. Notre sensibilité à la mondialité a créé un nouvel imaginaire, une nouvelle poétique de la Relation. Je peux saisir le sens, et m’émouvoir, d’une déclaration dont je ne comprends pas la langue. » L’intellectuel martiniquais décrit le monde, même sous la régie de la mondialisation économique, comme un tissu de mondes infinis et de détails enlacés.

« Ce n’est plus ce bloc de cinq continents, de quatre races, et de quelques grandes civilisations et mythes unificateurs, qu’on nous a enseignés. Nous sommes entrés dans son infini détail. Nous vivons des relations indémêlables, un lyannaj de cultures, des rhizomes d’identité, une multiplicité incessante. Pour moi, ce processus du Tout-monde est inextricable, on ne peut en dégager le chemin de manière claire et immédiatement efficace. Le monde n’est plus seulement un ensemble d’États-nations qui se juxtaposeraient, s’opposeraient et en même temps, tendraient tous vers un objectif commun, la domination universelle. Ce monde-là se renforçait dans les grands mythes unificateurs qui faisaient le ciment des nations et la calamité collective des guerres et des conquêtes. Au contraire, le « Tout-monde » que nous commençons à peine à découvrir, en nous et autour de nous, est semblable à un tissu vivant, non de semblables qui s’opposent, mais de différences qui s’accordent. » Le « Tout-monde » a besoin d’une nouvelle philosophie de la Relation, « où l’on ne chercherait pas le semblable, mais le différent  ».

Changer en échangeant

L’avenir du monde est archipélique. « La France, dans son expansion, a eu le génie d’imposer ou de suggérer des formes variées d’acculturation. Sa culture incline et sa politique force à imposer l’assimilation. Elle n’a pas pu le faire en Indochine et en Algérie, mais durant des décennies, les Antilles moins résistantes (moins étendues, moins peuplées, moins ancrées dans des traditions millénaires, moins pourvues en richesses naturelles) ont subi une tentative d’assimilation intégrale. Cette assimilation française nous a démunis, tous, face au « Tout-monde ». C’est le métissage et, plus avant, la créolisation, qui soutiennent la fraternité à l’ère de la globalisation, et non plus l’idéal républicain donné comme valeur universelle. Je le propose depuis longtemps : « je peux changer, en échangeant avec l’Autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer. »

Comment retrouver du lyannaj ? « Notre problème et notre travail communs, anciens colonisés comme anciens colonisateurs, est de soulever les valeurs non contraignantes adaptées à ce monde pluriel qui, pour moi, est un archipel. »
Il croit à la force des petits pays, et à leurs frontières : plus il y aura de vraies frontières, plus il y aura de points de passage entre nous tous. Les frontières de Glissant ne constituent pas des murs infranchissables, ni des barrières indignes. Les vraies frontières ne séparent pas pour distinguer, elles distinguent pour relier. « Comme il y a eu des États-nations, il y aura des Nations-relation.
 » explique-t-il.

Il en est sûr, les petites unités sont l’avenir du Tout-monde. Créer mille « lieux » plutôt que deux cents : « cela permet, grâce à une différenciation grandissante, de produire de l’inédit là où l’on voudrait imposer avec plus ou moins de brutalité, une uniformisation globalisée de la consommation, de l’économie et de la culture. La pensée archipélique autorise et renforce tout ce qui est diversité. »
Or, cette année, la métropole et la République « une et indivisible » ont reçu un écho inédit de la part des Antilles. » La poussée des prix du pétrole et des produits de première nécessité, le rétrécissement permanent des salaires, ont déclenché le mouvement LKP, qui a rappelé aussi aux Antillais « que nous avons d’abord la nécessité de nous vivre comme tels et d’en soutenir la responsabilité. C’est bien là une révolution
 ».

Édouard Glissant recommande plus de contrôle de la part des ultra-marins. « Comment pourrions-nous par exemple organiser cette vie autonome, si nous ne contrôlions pas de près les circuits de l’import-export ? Plus, il faudrait nous penser dans notre environnement des Amériques, pour faciliter notre auto-suffisance alimentaire et énergétique. »

La créolisation n’est pas à confondre avec le métissage, c’est la leçon américaine de l’élection de Barack Obama. « D’ailleurs les États-Unis sont faiblement métissées en comparaison du Brésil et des pays de la Caraïbe, analyse Edouard Glissant. Cela n’a rien à voir non plus avec le multiculturalisme, le melting-pot ou encore l’hybridation. La créolisation réintroduit la réelle multiplicité du peuple des États-Unis qui n’est pas seulement blanche ou noire, mais également latino, coréenne ouasiatique – populations qui ne sont pas encore « métissées  ».

Mais l’élection de Barack Obama à la présidence de la république aura été inattendue dans un pays où toute idée de rencontre et de mélange paraissait inconcevable, et était repoussée violemment par les populations blanche et noire. « Les Noirs se sont d’ailleurs et d’abord méfiés de ce phénomène politique qui n’était « pas assez noir » à leurs yeux. Barack Obama est inattendu parce que sa victoire électorale ne signifie pas seulement la victoire des Noirs, mais le dépassement de l’histoire du pays par le pays lui-même  », affirme Édouard Glissant. « Cette créolisation concourt à l’évolution des sociétés modernes. Elle s’oppose aux poussées traditionnelles de l’exclusive religieuse ou étatique, à la prétention de suprématie raciale ou ethnique.
Ce que j’appelle les processus de créolisation est cette combinaison des rythmes et des différences du monde.
 »

Les Antilles jouent ainsi avec des influences multiples, celles des visions insulaires, celles des cultures issues des plantations de la canne, du maïs et du piment, celles des héritages africains, hindous, amérindiens et européens. Le Tout-Monde tient dans une phrase d’Édouard Glissant : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »


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