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Mutations psychiques

samedi 4 mars 2017, par Éric Loret

Roland Gori, L’individu ingouvernable, Paris, Les liens qui libèrent,

Politique. Interrogée sur le monde tel qu’il (ne) va (pas), entre crise européenne et intégrisme terroriste, la psychanalyse répond en général que, même quand le gouffre semble ouvert sous nos pas, finalement, à l’aune de l’histoire humaine, ce n’est pas pis, pas mieux. Elle rappelle que la pulsion de mort combat celle de vie et que, traduit politiquement, cela signifie que « la paix n’est pas l’absence de guerre, mais une victoire sur la guerre. » Cette « pulsion à haïr et à anéantir » a été amplement expliquée par Freud. Roland Gori, professeur émérite de psychopathologie et auteur, entre autres, de la Fabrique des imposteurs chemine aussi avec Marcel Gauchet, Gabriel Tarde, Hannah Arendt ou Paul Virilio dans cet essai qui interroge « l’immense fascination que le pouvoir des automatismes, comme figure dynamique de l’inanimé, exerce sur l’humain lorsque la culture collective et singulière ne lui permet plus de traiter « normalement » les expériences douloureuses ou excitantes de la vie en société. »

Gori replace nos symptômes dans une histoire des mutations psychiques de la société industrielle depuis la fin du XIXe siècle

Dans cet attrait de l’inanimé, Gori propose aussi bien de reconnaître la réduction néolibérale de l’humain aux performances, évaluations et autre big data (le « faux universel » dénoncé par Bourdieu) que le « théofascisme » de Daesh ou Al-Qaïda. D’un côté « les nostalgies réactionnaires », de l’autre « les utopies futuristes, les unes pleurnichant sur la perte des valeurs et des entités de jadis, les autres hallucinant un monde global, définitivement forclos de son histoire et de sa géographie. » Dans le cas du néolibéralisme, il s’agit pour Gori d’un « technofascisme » qui dans les domaines de l’éducation, du soin et du gouvernement, remplace la conscience morale par la normalisation technique. Celle-ci s’impose d’autant mieux qu’elle est décrite par nos philosophes antihumanistes comme la meilleure solution pour « lutter contre l’arbitraire des « critères  » et des «  jugements » ». D’un autre côté, le théofascisme actuel, dans ses formes terroristes, peut quant à lui être compris « comme la recherche fanatique et désespérée d’essence et de transcendance dans un monde de l’immanence généralisée, de la liquidité indéfinie. » D’une certaine façon, le héros islamiste, comme avant lui l’anarchiste ou le nazi, se lève sur le désert que génère le libéralisme dans sa phase malade.

Car Gori replace ces symptômes dans une histoire des mutations psychiques de la société industrielle depuis la fin du XIXe siècle et, à ceux qui croiraient que la catastrophe n’arrivera plus, il rappelle qu’un Stephan Zweig, par exemple, a assisté comme il l’écrit dans Le Monde d’hier (1942), à l’« inimaginable rechute de l’humanité dans l’état de barbarie  ». Une rechute toujours inimaginable et toujours possible, à laquelle peut seule s’opposer, sans toutefois nécessairement triompher, une capacité partagée des hommes à créer « le monde que nous trouvons  » en extrayant « de la nouveauté et de l’inattendu du présent ce qui le relie à la tradition, à la permanence.  » Où l’on se rappelle que religion et intelligence ont une racine commune.

Publication : septembre 2015.
> Une sélection des Influences.fr.
1ère version de l’article publiée dans la revue Panorama des idées n°5.


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