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Myriam s’est évadée de l’affiche

jeudi 8 septembre 2011, par Emmanuel Lemieux

La fille de la campagne célébrissime « Demain, j’enlève le bas » de septembre 1981 s’est inventée depuis une vie haute en couleurs, un nouveau nom et une philosophie de la vie.

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La Myriam de l’affiche est devenue Yumma Mudra, danseuse et philosophe du danza duende (©Olivier Roller-Lesinfluences.fr)

C’est un sourire qui vient de loin, et qui a conquis la France entière en 1981. En juin, Myriam, 19 ans, exerce une activité de mannequinat depuis quelques mois pour sortir de sa galère, quatre ans dans la rue. L’agence de publicité CLM/BBDO la choisit pour la campagne de l’afficheur Avenir, prévue pour la rentrée. Le shooting se déroule aux Bahamas, sur fond bleu mer turquoise, avec des photos signées Jean-François Jonvelle. De retour à Paris, le modèle perçoit 10 000 francs (1500 euros) pour ce travail, et l’oublie vite. Elle ne cultive qu’une envie désormais, partir en Ariège, où elle a acheté, avec son petit ami, une grange à retaper, et puis perfectionner encore et toujours son bouddhisme.

"Je n’ai jamais vu ces affiches !"

La campagne de publicité à laquelle s’est prêtée Myriam s’appelle un teasing en jargon pub, soit un suspense. Le 31 août 1981, le sourire frais, Myriam, vêtue d’un simple bikini, promet, poings sur les hanches : « Le 2 septembre, j’enlève le haut  ». La campagne est modeste et ne concerne que 900 affiches dans la capitale et six villes de province, mais elle commence à faire parler d’elle. Le jour dit, de nouvelles affiches déroulent le strip-tease et affirment cette fois : « Le 4 septembre, j’enlève le bas. » Ce jour-là, point d’orgue, Myriam s’expose malicieusement de dos, soulignée par le slogan : « Avenir, l’afficheur qui tient ses promesses. »

Mais la campagne s’enflamme, les médias s’en mêlent, commentent et polémiquent. A Lille, l’association Du côté des femmes dépose plainte pour « outrage aux bonnes mœurs  », « atteinte à la dignité des femmes » et « incitation au voyeurisme  ». Le 5 septembre, la justice donne raison à l’association, condamnant l’afficheur à dissimuler « partiellement ou totalement  » les hanches de Myriam. De son côté, l’avocat Gisèle Halimi, au nom de son association Choisir, tente de saisir l’Assemblée nationale afin que les députés de gauche votent une loi antisexiste. Peine perdue. Quant à la ministre des droits de la femme, Yvette Roudy, elle regrette que les médias fassent autant de la publicité à cette publicité : on calculera en effet l’équivalent de 2 millions de francs de pub rédactionnelle gratuite. Ce coup marketing entre dans l’histoire de la communication moderne, et trente ans après, est toujours cité en exemple dans les écoles de commerce et les manuels de sciences économiques.
« Je n’ai jamais vu ces affiches ! J’étais dans mon petit coin perdu près du Pic des Trois Seigneurs  » s’amuse aujourd’hui Myriam, ou plutôt Yumma Mudra. Voilà belle lurette que la jeune femme s’est évadée de son affiche qui menaçait de l’encager. Ultra-célèbre durant quelques mois, « icône malgré moi », elle a tout fait pour disparaître. Les concepteurs de la publicité voyaient en elle le symbole de la jeune fille très mai 68, bien dans sa peau, libérée et mangeant macrobiotique. Rien n’est plus faux.

1981, l’ultra-célébrité ; 1982, la retraite bouddhiste

Ce 19 août 1983, Myriam sort du petit-bois, ainsi que le lui a demandé son rimpotché.
L’air est doux. Presque un état de claire lumière. À vingt et un ans, la disciple du bouddhisme vajrayana se déprend d’une lente chrysalide. Durant une année complète, Myriam a vécu ici, dans un ermitage de 3 mètres sur 3, entrecroisement de rondins coiffé d’un toit en tôles ondulées, sans eau ni électricité, dans le silence absolu. Le mannequin a choisi de s’abriter au sein des douze hectares du monastère bouddhiste tibétain Ogyen Kunzang Chöling (OKC), situé depuis les années soixante-dix à Château de Soleils, dans les Hautes-Alpes. La pluie qui s’insinue, le brouillard qui dégoutte, le froid qui tombe bas, le gel qui craque, la lumière qui infuse, la nature qui enserre… Dans cette cabane, elle a vécu « l’année la plus heureuse » de son existence, tuant peu à peu son ego, observant avec sensualité la frugalité et les principes du Dharma. Hors du temps, loin de tout. À réciter durant des heures dans son caisson de méditation. À se prosterner cinq cents fois par jour, et ce dès 4 heures du matin. À lire les textes et pratiquer le yoga. À fabriquer son mandala. Seule présence humaine : la personne qui, toujours à distance, lui déposait sur une souche un sac-poubelle contenant le repas végétarien du jour.

S’extirper de sa retraite la chagrine. Même si la communauté OKC lui semble bienveillante, il lui faut renouer avec la comédie humaine.
Depuis l’année dernière, elle a tenté d’échapper à la folie.
En 1981, avant son ultra-célébrité, elle commençait à goûter le sentiment agréable de s’en sortir. Depuis l’âge de 14 ans, Myriam vivotait en « zigzag  ». Elle est la fille de Lazlo Szabo, un sculpteur d’origine hongroise. Le père, avec ses allures d’ogres, paraît tout droit sorti d’un conte de Grimm. Extravagant, invisible et volage, il sculpte quelques belles pièces, notamment pour l’Allemagne de l’Ouest, et conçoit beaucoup : pas moins de vingt-cinq enfants un peu partout en Europe ! Née en France, Myriam est partie vivre très tôt aux Etats-Unis, à Detroit, avec sa mère et son beau-père américain. Mais l’homme s’avère époux violent et alcoolique. Retour en France pour la mère, la fillette et sa demi-sœur. Le seul plaisir de Myriam, qui suit depuis toute petite une formation en danse classique, c’est d’être intégrée à douze ans comme danseuse soliste au Ballet russe Irina Grjebina. Ici, elle est une petite professionnelle parmi les adultes. L’enfance est d’abord confinée dans un studio du XIVe arrondissement ; elle se finit dans la rue : l’adolescente ne supporte plus sa mère, trop faible à ses yeux, et quitte la maison.

Sortir de la rue

Durant trois années, elle zone, vit avec un mec bizarre qui se fait appeler Tomana, fréquente la faune du métro et de la rue. Si une connaissance vient à lui demander ce qu’elle fait là, elle répond avec un sourire d’ange : « Je fais des études sociologiques. » Elle voit sa mère de loin, retrouve quelques frères et sœurs, croise aussi son père qui la dédaigne, mais squatte en douce (et longtemps) l’un de ses ateliers qu’il refuse de lui prêter.
C’est une belle jeune femme qui a soif de vérité. Un fagot de phrases dans une pauvre Bible, trouvé un triste jour, l’a extirpée des Enfers. Évangile selon Saint Matthieu 7 : 15-20, elle s’en souvient : « Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : "(…) C’est ainsi que tout bon arbre bon ne peut pas porter des fruits détestables, ni un arbre mauvais porter de beaux fruits. Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez." Myriam qui n’est pas du tout catholique accroche malgré tout à ces phrases, et à cette idée de beaux fruits qui s’épanouissent sur des terrains moins calamiteux que la rue.
Puis des ouvrages sur la méditation bouddhiste et le Hatha Yoga, découverts dans les soldes des bacs de chez Gibert, l’ont guidé durant ses années de débâcle. Notamment, Au-delà du matérialisme spirituel, de Chogyam Trungpa.

Elle finit par fuir son petit ami dealer, renoue avec sa mère, veut retrouver la danse et se raccroche très consciencieusement aux principes du yoga et du bouddhisme. Un romancier, client de Tomana, lui conseille alors gentiment de faire le mannequin. Myriam, 17 ans, se présente dans plusieurs agences. Elle engrange quelques pubs pour de la lingerie.
Avec la campagne Avenir, la bulle médiatique prend de l’ampleur. Les techniques du marketing s’affinent. La mise en scène publicitaire s’impose comme nouveau code culturel. Ces mises en scène sont en train de forger une mentalité, celle des marques et des remarqués. Celle décrite par un Pat Swwenay dans le magazine, arbitre des élégances de l’époque, The Face : « Les années quatre-vingt érigent la réussite en religion, le statut social en culte et célèbrent le luxe.  »
Pressée par son agence, la jeune apprentie bouddhiste doit sortir de sa retraite ariégeoise et regagner Paris. Elle commence à flipper. Elle appellera bientôt cette situation « le broyeur ». Elle se sait émotionnellement fragile et pressent en même temps le potentiel social de cette popularité hors norme. En quelques mois, elle mène une existence compacte, mène mille vies de front.

Mythologie 81

Tout le monde veut la revoir, la commenter, l’éditorialiser, la zoomer au microscope des mythologies. Elle refuse systématiquement les émissions de télévision, même les plus importantes comme Bienvenue chez Guy Béart, car elle ne veut absolument pas être reconnue dans la rue. Les paparazzis lui pèsent. « Il y a trois semaines, je n’étais rien !  » leur lance-t-elle devant son studio de la Fourche. Michel Polnareff, en exil fiscal aux États-Unis, mais qui triomphe avec son album Bulles (1 million d’exemplaires), envisage une chanson en duo avec cette nymphette médiatique : après tout, elle n’a pas hésité à montrer ses fesses à la France entière, tout comme lui. Le chanteur Yves Simon, foudroyé par l’affiche mythique, recherche son adresse et drague sans succès cette nonne bouddhiste à l’allure sexy. Dans les fêtes branchées et cocaïnées, elle côtoie désormais les nouveaux demi-dieux des années quatre-vingt, bronzés comme laqués, sourire greffé au visage, passionnés de tout et de rien ; l’Olympe de la pub, de la télévision et du show-biz.

En déplacement pour des séances de shooting, elle exige une chambre d’hôtel individuelle, désireuse de n’importuner personne avec ses lectures bouddhistes et ses prosternations. Dès qu’elle a un instant de libre, elle s’absorbe dans l’apprentissage du tibétain.
Sa célébrité lui fait sortir de terre des tas de chouettes amis, une mère très fière, un père qui la redécouvre. On la pressent même pour le premier rôle de L’Été meurtrier de Jean Becker, au cas où Isabelle Adjani refuserait le projet. Le cinéaste René Feret lui taille le premier rôle féminin d’un film La Communion solennelle, inspirée d’une nouvelle de Maupassant, mais l’affaire ne se fait pas. En juin 1982, René Feret, enthousiaste, lui annonce que le tournage du film débutera en août.
« C’est impossible, je viens de recevoir une invitation de la communauté pour faire ma guruyoga." Sidération de René Feret. Il n’y aura jamais de film. C’est le paradoxe de cette jeune femme : être l’un des personnages les plus notoires de l’époque, un petit animal de compagnie médiatique alors qu’elle se sent terra incognita. Un soir d’été, Myriam s’évapore de l’effervescence. On ne la reverra plus.

Trente ans plus tard, Myriam, 50 ans à la fin de l’année, est devenue Yumma Mudra qui a longuement fréquenté les communautés bouddhistes du Portugal et de la Belgique, vécu mille vies entre danse orientale, cinéma portugais et de Tony Gatlif, lancement d’un festival de jazz et spectacle de moines danseurs, méditation, voyages et quelques galères. Surtout Yumma Mudra, qui partage sa vie entre Bruxelles, Paris, Washington et l’Inde, s’est forgé une discipline philosophe grâce à la danse, qu’elle nomme danza duende et qu’elle enseigne. "Danser avec sa vie" est d’ailleurs le titre annoncé de ses mémoires qu’elle s’apprête à publier en janvier prochain. La fille de l’affiche est déjà loin.


Repères :

Le site de Yumma Mudra :
www.danzaduende.org


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