Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama



Nadège Dauvergne, Madame rêve…

samedi 16 mai 2015, par Jean-Luc Hinsinger

C’est aux commandes d’une machine à explorer le temps que Nadège Dauvergne conjugue l’image de la féminité au passé, au présent et au plus-que-parfait.

Après avoir fréquenté un lycée d’arts graphiques, elle s’oriente vers l’école des beaux-arts, et tout en ne coupant pas les ponts avec la filière publicitaire, Nadège Dauvergne marque sa préférence pour l’art et son histoire.

Un passé où les composantes, artistique et commerciale, ont connu une glorieuse et magnifique fusion grâce aux nouvelles techniques d’impression du XIXe siècle. Les artistes, en premier lieu, Toulouse-Lautrec, peuvent créer et diffuser des tableaux-affiches en couleurs, mettant sur des charbons ardents amateurs d’art et collectionneurs de l’époque.
A cet instant, « la rue devance la galerie. […] Si les passants ne vont pas tous dans les expositions, le public des galeries, lui, ne peut échapper au spectacle de la rue ». (Jean-Hubert Martin, Art & publicité, Centre Georges Pompidou, 1990)

De l’art pompier au "pop art classique"

« Au XIXe siècle, les femmes sont images, répandues à foison dans la Cité par les peintres et les sculpteurs. Ornementales, symboliques, spectacle de l’homme, elles font partie du décor urbain mais elles ne le créent pas. Et la conquête de l’image sera pour elles spécialement difficile. » (Michelle Perrot, Femmes dans la cité 1815-1871, Créaphis, 1997)

Images classiques, léchées, ces femmes parfaites, à la peau quasi translucide où selon Zola, elles pouvaient se mirer pour se faire une beauté. Ces grâces pompeuses sont emblématiques du classicisme du XVIIIe siècle, dit art pompier, dont le musée d’Orsay est aujourd’hui la figure de proue…

Ces tableaux sont très prisés par la bourgeoisie de l’époque et l’homme fort du moment Napoléon III, premier président de la République française, officialise la prééminence de l’art classique par l’acquisition de la célébrissime toile de Cabanel, La Naissance de Vénus.
Ah, la femme on l’aimait et à condition qu’elle « n’influence pas trop sur la chose publique », la République était prête à lui offrir un rôle à sa mesure : « La République instruit les jeunes filles qui seront les mères des hommes »… quand même !

Bien loin de la naïveté et l’indolence supposées par leurs créateurs, Nadège Dauvergne voit dans ces représentations des femmes introspectives, pensives… En leur proposant une seconde vie, en les intégrant dans des décors actuels et familiers, elle troque leur place de faire-valoir pour les premiers rôles.

Les catalogues de vente par correspondance, les publicités des magazines, constituent un terrain de jeu propice à l’artiste qui vient y apposer les images dont elle est friande. Icônes inspirées pour une large part des artistes peintres de la fin du XIXe siècle, où leur classicisme étincelait – même un peu trop pour les confrères impressionnistes.

Feutre, posca, acrylique, toutes techniques utilisées par l’artiste sont propices à insérer personnages décalés, nymphes et autres sylphides dans les promotions publicitaires de chambres à coucher, de salons ou salles de bain modernes. De cet art ancien classique réservé aux classes sociales élevées, par son interprétation picturale, avec ses « images », elle restitue l’œuvre à tout un chacun par ce qu’elle qualifie de « pop art classique ».

JPEG - 153.8 ko
d’après Adolf Ulrik Wertmüller, « Danaé et la pluie d’or », 1787

Tout est dans le décalage, l’anachronisme, le déplacement de focale, le regard de l’artiste, la place de l’œuvre dans son écrin publicitaire : « L’Olympia de Manet devient "Cadeau Bonus", Léda et le cygne se retrouvent au cœur des "Tentations de saison" et la Mort de Carlos Shwabe se penche cette fois sur le corps d’une blonde lascive et son couvre-lit à -30%. Même Ève profite de promotions alléchantes... dans la limite des stocks disponibles bien sûr. »

JPEG - 55 ko
d’après L. Alma-Tadema, « Courtiser sans espoir », 1900

De la taille S au format XXL…

Nadège Dauvergne vit et travaille dans l’Oise, dans la « France périphérique » du géographe Christophe Guilluy… cette France délaissée, snobée, chômérisée, ikéalisée, désartifiée, sacrifiée sur l’hôtel de la vénalité, du consumérisme, de la standardisation. Les panneaux publicitaires 4x3m apparus au siècle dernier et leur pollution visuelle, en sont les vecteurs par excellence.

Ces panneaux ont rapidement attiré les artistes, dans et hors des frontières, des Ox à Know Hope, de Claude Closky à Thom Thom, de Ron English à Tania Mouraud, de Robert Montgomery aux Brandalistes, des Bill Posters à Jean Faucheur… chacun à leur manière les a détournés, subvertis, recouverts, triturés, malaxés, utilisés, chacun s’est pris au « Je ».

En lieu et place de la vulgarité du discours mercantile, des clins d’œil subliminaux voire appuyés au sexe et à la disponibilité des "filles de pub”, l’artiste prend de la hauteur et propose beauté, sensualité, culture, poésie… Et gratuité, car tous les collages sont des œuvres originales offertes à qui veut bien les rencontrer et partager cet instant de grâce altruiste…

JPEG - 75.9 ko
d’après William Bouguereau, « Pénélope », 1891

Méru, bourgade picarde, quelques panneaux 4x3 m cernent la ville.
Il s’agit donc pour Nadège Dauvergne d’effectuer des tournées régulières pour repérer un affichage source d’inspiration, celui qui aura un bon fond.
Une fois le choix effectué, il ne faut plus perdre de temps. Le délai de rotation des annonceurs est imprévisible et éphémère tout comme son œuvre qui ne sera vue que quelques jours, voire quelques heures… C’est le jeu !
Prendre les mesures nécessaires à la parfaite intégration du personnage dans le décor de l’affiche, préparer l’œuvre sur papier kraft à la bombe aérosol et à l’acrylique puis last but not least la coller. Ne pas perdre son équilibre juchée sur l’échelle, brosse de tapissier à bouts de bras !… Eh oui, colleur d’affiche est un métier !

De la réalité virtuelle à la réelle virtuosité…

Vient le moment de sortir du cadre, de s’émanciper du carcan muséal pour s’inscrire dans un espace élargi.
Les personnages – femmes, damoiseaux et angelots – s’affranchissent de la réalité virtuelle des annonceurs pour se confronter à la vraie vie. Ils voyagent de murs en embrasures de fenêtre, délicates et reposantes immixtions dans l’effervescence de la cité.
La quête d’un emplacement propice crée des rencontres providentielles, où l’artiste se mue en entremetteuse, créant un dialogue au tutoiement de rigueur entre artistes classiques centenaires et maroufleurs urbains contemporains, entre J.W. Godward (1861-1922) et Philippe Hérard, entre J. W. Waterhouse (1849-1917), Levalet et Kraten pour une « tchatche graphique ».

JPEG - 111.7 ko
d’après J. W. Godward, « On the balcony », 1911 - dans la lucarne, « Gugusses » par Philippe Hérard

Les peintures, les tableaux de Nadège Dauvergne sont maintenant à hauteur d’œil, à la portée de tous. L’opportunité d’admirer la virtuosité de l’artiste, la beauté formelle de ses peintures, les contours et gris du fusain, les aplats de la bombe aérosol et les délicates finitions à l’acrylique.

Avec constance, en marge des sentiers battus ou militants, Nadège Dauvergne colle-porte, à Méru, Paris et ailleurs, le rêve d’une dame libre, égale et fraternelle !


ndauvergne.blogspot.fr

nadege-dauvergne.e-monsite.com


Repères :

Nadège Dauvergne
« Tout doit (va) disparaître »

Exposition du jeudi 28 mai au mercredi 10 juin 2015
Vernissage le jeudi 28 mai à partir de 18 h

Le Cabinet d’amateur
12 rue de la Forge-Royale 75011 Paris
Mardi-samedi 14h-19h. Dimanche 14h-17h
01 43 48 14 06
www.lecabinetdamateur.com


Poster un nouveau commentaire

idees numero 1

La revue papier.
Soutenez-nous, commandez-le
à votre libraire, faites-le connaître,
ou abonnez-vous en cliquant ici.

Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.