Napoléon, le minuscule !

Le 17 septembre 2018, par Philippe Lecardonnel

L’idée : Héros incontournable du roman national, l’Empereur, vu de l’autre côté du Channel, ne serait qu’un odieux aventurier qui aurait ouvert la voie à Hitler et à Staline. Un procès à charge comme jamais !

Paul Johnson, Napoléon, l’opportuniste, Buchet Chastel, 220 pages, 19 €. Publication : juin 2018

Mentalités. S’il existe plus d’ouvrages sur Napoléon que sur n’importe quel autre personnage historique, le Christ excepté, celui de Paul Johnson ambitionne d’être celui le plus à charge. Pire que « Napoléon le petit » cher à Victor Hugo, nous avons affaire à un « Napoléon le minuscule » quant à ses mérites et « majuscule » quant à sa barbarie. En digne universitaire de la « Perfide Albion », Mr Johnson ne reconnaît qu’une seule vertu au héros du pont d’Arcole, celle d’avoir perdu à Waterloo ! Dr Johnson ne fait pas œuvre ici d’historien, encore moins d’avocat, pas même de juge mais de procureur implacable à l’instar d’Andreï Vychinski.

Aussi, dans son ouvrage cherche-t-il à démontrer que Bonaparte n’était pas un idéologue digne d’admiration ou de respect, mais un simple opportuniste qui sut tirer parti des aléas de la Révolution pour se hisser au pouvoir suprême. Quitte à trahir tous et toutes…

Traître à sa patrie !

Il ne doit sa nationalité française qu’à un concours de circonstances. Issu d’une famille de petite noblesse toscane, né en 1769 à Ajaccio (la même année que son ennemi juré, le duc de Wellington), il s’en fallu de peu pour qu’il ne soit Génois, puisque la puissante république de Ligurie vendit l’île de Corse aux Bourbons quinze mois plus tôt. Est-ce la raison pour laquelle, Bonaparte se désintéressa totalement de son île natale après l’avoir quittée très jeune ? Comme ses ancêtres, des condottieri toscans, mercenaires qui se vendaient aux plus offrants pour peu que la guerre leur fût favorable, il fondit une dynastie basée sur ses victoires et ses butins. Une recette que le petit tondu appliqua à l’Europe entière, récompensant ses troupes en encourageant leurs rapines et administrant les territoires conquis en nommant ses obligés ou ses proches à la tête de royaumes fantoches qu’il rançonne sans scrupules. Pis, alors qu’il avait tété le lait de l’Italie qui avait légué à la Corse ses coutumes et sa langue écrite, reniant doublement sa nationalité de cœur comme de papier, il songea, adolescent, à rejoindre la marine anglaise ! Ainsi, rêvait-il de devenir enseigne de vaisseau de la Royal Navy et de commander un de ces splendides navires à trois ponts qui jetaient parfois l’ancre dans la baie d’Ajaccio. Une fois devenu sous-officier, en peine d’un avancement rapide, il songea un temps à se faire mercenaire et offrir ses services au sultan de Turquie…

Traître à son Roi !

Son père, Charles, nobliau désargenté, intrigua suffisamment à Versailles en tant qu’émissaire de la ville d’Ajaccio pour obtenir de Louis XV une bourse d’études pour ses trois fils. C’est donc à la faveur d’une libéralité royale que « Buonaparte » put entrer au collège d’Autun à l’âge de neuf ans. Ce qui ne l’empêcha pas, douze ans plus tard, de prêter serment d’allégeance à l’Assemblée, sans compassion aucune pour Louis XVI, petit-fils du mécène de la famille et monarque otage de la Constituante, puis de prendre le parti des Républicains dont la devise : « La guerre à tous les rois, la paix à tous les peuples  » ne pouvait que lui ouvrir des opportunités de carrière inespérées.

Traître à son Dieu !

Élevé dans le culte catholique comme tout enfant de la fille aînée de l’Église, il n’était en rien dévot considérant la religion comme un moyen parmi d’autres de contrôler les hommes. Pour mener à bien sa fulgurante ascension, il n’hésite pas à réquisitionner le Pape, Pie VII, pour le sacrer empereur à Notre-Dame de Paris, puis à envahir Rome, annexer les États pontificaux à l’Empire et retenir le Souverain Pontife prisonnier à Fontainebleau.

Traître à la Révolution !

Il se place sous la protection politique de Barras, un ancien royaliste qui avait épousé la cause des Jacobins, voté la mort du roi, avant de prêter main forte à la chute de Robespierre puis à l’exécution de Saint-Just. Une fois devenu général en chef de l’armée de l’Intérieur, Paul de Barras nomme Bonaparte commandant en second. Autant dire : chef des unités militaires et policière de la capitale. Fort de ce nouveau pouvoir, le jeune officier s’empresse de mater, le 13 vendémiaire an IV (le 5 octobre 1795), les 30 000 insurgés qui battaient le pavé de Paris, dont beaucoup étaient issus des rangs de l’ancienne garde nationale. Ayant recours à des obus à mitraille réputés pour causer le plus de blessures et de mutilations, cette opération musclée de maintien de l’ordre (dont on peut, encore aujourd’hui, constater les traces sur la façade de l’église Saint-Roch), étouffa dans l’œuf la tentative de coup d’État et sonna le glas de la Révolution.

Traître à son mentor !

De retour de l’expédition d’Égypte, notre quasi proconsul des pyramides découvre un Directoire (sous l’autorité de Barras) à l’agonie, miné par l’inflation, la corruption, le rationnement et le recours à la conscription. Il se fait nommer commandant en chef de toutes les troupes de Paris, y compris celles qui assurent la protection des cinq directeurs. L’occasion est trop belle pour dissoudre le Directoire, Barras avec, promulguer le Consulat, se faire nommer Premier consul puis consul à vie. Barras, d’abord assigné à résidence dans son domaine de Grosbois est contraint à l’exil à Bruxelles puis à Rome. Il devra attendre la chute de l’Empire et la Restauration pour être admis à rentrer à Paris où il mourra dans l’indifférence générale.

Traître aux valeurs militaires !

S’il est une chose, après la discipline, qui est inculqué à l’apprenti officier c’est de respecter les troupes. En ce domaine, Napoléon, indifférent à la vie humaine, se serait comporté comme un chef barbare et sanguinaire. Lors de la campagne d’Egypte, « gêné » par ses 4 500 prisonniers, il les fait noyer ou passer au fil de la baïonnette pour économiser les munitions. Les pertes qui déciment ses armées sont estimées à 50 000 hommes par an, alors que Wellington n’en accusait que 6 000. En Espagne, la troupe pendait, torturait les opposants, violait leurs femmes et incendiait les villages. Goya, à l’instar de Picasso et Guernica, en fut l’illustre témoin. À Austerlitz, apprenant que des colonnes russes tentent de fuir sur les étangs gelés, il fait tirer à boulets rouges sur la glace : 2 000 Russes se noient. Au moment de la retraite de Russie, 20 000 blessés français furent abandonnés à leur sort, de même que 200 000 prisonniers des Russes. Pour les seules années 1812- 1813, Napoléon perdit près d’un million d’hommes, morts, blessés, prisonniers ou déserteurs.

Bref, quand Decaux, Castelot puis Villepin encense « l’homme providentiel » d’hommages, Johnson l’accable comme Lionel Jospin avant lui (Le mal napoléonien au Seuil). Une charge cherchant à démontrer qu’il fut de la trempe d’Hitler et de Staline et leur aurait ouvert la voie. Une thèse qui a le mérite de mettre en lumière la préface de Thierry Wolton, petit bijou de prise de distance, critique aussi brillante qu’assassine : « La confusion des genres entre dictature et totalitarisme est fréquente ; Johnson s’y laisse prendre. Le dictateur impose un ordre, son ordre ; le dirigeant totalitaire également, mais il y ajoute la prétention de vouloir changer les êtres. En somme, le totalitarisme est une dictature mise au service d’une idéologie. Or, la seule idéologie qui a animé Napoléon est probablement le rayonnement de son propre moi. » CQFD.

- Journaliste et écrivain, Philippe Lecardonnel signe ici son premier papier pour Les Influences.




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