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Navid Kermani, néo-cosmopolite allemand

mardi 13 juin 2017, par Dimitri Lorrain

Cet écrivain et intellectuel irano-allemand défend la conception d’un islam européen et éclairé qui s’inspirerait du cosmopolitisme juif.

Politique. Le 14 janvier 2015 à Cologne, lors d’une manifestation de 6 000 personnes en solidarité avec la France et les victimes des attentats de Paris, et tandis que de nombreux rassemblements avaient eu lieu en Allemagne, l’intellectuel et écrivain allemand d’origine iranienne Navid Kermani a prononcé un vibrant discours. Il a insisté sur l’horreur de ces attentats « au cœur de l’Europe  » et sur la manière dont les terroristes cherchent à séparer de l’Europe les musulmans qui y vivent. Kermani a par ailleurs évoqué la nécessité de s’opposer à la fois au fondamentalisme islamiste, mais aussi au populisme qui, en Allemagne, avec le mouvement Pegida des « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident », de même qu’en Europe et aux États-Unis, cherche à provoquer un choc des civilisations entre l’Occident et l’Orient. Dans une langue vivante éloignée de tout cliché, il a appelé à se mobiliser pour une Europe émancipatrice, pour la fraternité mondiale entre les peuples et les traditions nationales, culturelles et religieuses sous leurs formes fécondes.
Kermani (né en 1967) est un écrivain et un intellectuel « européen et musulman  ». Orientaliste, il a consacré plusieurs ouvrages à l’étude des littératures musulmane et allemande.

Chercher à comprendre le monde «  politiquement », c’est-à-dire « dans son ambivalence, ses contradictions et sa complexité.  »

Ayant reçu de nombreux prix, très souvent invité des médias, dont la télévision, il a récemment été l’un des premiers intellectuels à appeler à une réaction occidentale contre l’État Islamique au Moyen-Orient. Kermani cherche à comprendre le monde «  politiquement », c’est-à-dire « dans son ambivalence, ses contradictions et sa complexité  ». Cela implique selon lui à la fois d’être critique et de reconnaître ce qu’il existe de positif dans la réalité. Dans le discours qu’il a prononcé au ­Bundestag en 2014 pour le 65e anniversaire de la Loi fondamentale, il a ainsi formulé de vives critiques à l’égard de ­l’Allemagne, tout en louant les institutions et l’évolution de ce pays, et en exprimant sa profonde gratitude pour l’accueil que sa famille iranienne et lui-même y ont reçu.

Kermani a séjourné dans plusieurs pays du Moyen-Orient et d’Orient pour pouvoir rendre compte de la réalité de ces sociétés (voir Ausnahmezustand – État d’urgence). Cela lui permet, au niveau international, d’analyser le conflit entre d’un côté le fondamentalisme islamiste et de l’autre les forces politiques et sociales qui veulent faire de l’Occident une entité culturelle close se définissant contre l’Islam. Il démontre que le fondamentalisme, comme le fascisme, relève d’un nihilisme moderne, et qu’il n’a rien à voir ni avec le Coran et sa beauté poétique, ni avec la tradition musulmane – et particulièrement le mysticisme soufi qui lui est cher. Selon lui, le Coran comprend en même temps des passages violents que les musulmans doivent contextualiser. Ils doivent aussi lutter contre les formes violentes que peut prendre l’Islam. Par ailleurs, les musulmans doivent travailler à ce que l’Islam prenne une forme démocratique. Ceci est d’ailleurs en bonne partie déjà le cas en Occident et dans certains pays marqués par le Printemps arabe. En ce sens, Kermani invite l’Islam à prendre une forme cosmopolite, sur le modèle du cosmopolitisme juif existant en Allemagne jusqu’en 1933, qu’il admire profondément. Dans son essai Zwischen Koran und Kafka (Entre le Coran et Kafka), Kermani prend l’exemple d’Heine, le poète juif allemand francophile du xixe siècle. Sa poésie tardive se fait la « représentante » de son peuple et de sa religion, tout en s’inspirant de la culture musulmane.

En ce qui concerne l’Allemagne, il montre qu’au-delà de Pegida, il existe un important courant médiatique, politique et intellectuel qui, en apparence opposé au populisme, va de manière subtile dans le sens de la fermeture de l’Occident. Ce courant caricature l’Islam en le présentant de façon univoque comme une religion agressive. Mais l’omniprésence de ce courant dans le débat public exagère son importance sociale, certes réelle mais relative. Si l’on considère la situation dans son ensemble, l’Allemagne est globalement devenue plurielle et ouverte au monde, dans la continuité du mouvement de démocratisation depuis 1945 et de la sortie du patriotisme encore dominant dans les années 60. La montée en puissance de Pegida a été critiquée par (presque) l’ensemble du monde politique et de la société. Aujourd’hui, les institutions de ce pays qui ont enfanté l’horreur nazie sont solidement démocratiques. Il y règne même une attitude d’autocritique, profondément antinationaliste, même si Kermani n’oublie pas de pointer aussi la dureté de la réalité économique et sociale pour toute une partie de la population.

Le cosmopolitisme reste un paradigme politique puissant dans l’Allemagne contemporaine qui s’interroge sur l’instabilité globale frappant l’Europe et le monde.

À la suite d’Habermas et de Beck, mais aussi de l’ancien chancelier social-démocrate Willy Brandt, Kermani est, dans la génération née dans les années 60, l’un des tenants d’une politique cosmopolite. Une telle politique aspire à poser les bases d’une démocratie véritablement aboutie et d’une Europe post-nationale, mais aussi d’une citoyenneté mondiale, d’une organisation supra-étatique et d’un droit international. Cela seul permettra de limiter le capitalisme et de s’opposer à la logique de conflit à la fois économique et politique inhérente aux Nations, afin de faire face à la crise mondiale, à l’urgence écologique et aux risques globalisés. Ce cosmopolitisme exigeant amène Kermani à défendre les droits des réfugiés et à rendre compte de leur situation tragique dans Ausnahmezustand. Devant le Bundestag, il a critiqué le fait que le droit d’asile ne soit plus reconnu dans la pratique comme un droit fondamental. Kermani rappelle aussi que ce courant cosmopolite, datant en Allemagne du XVIIIe siècle (citons par exemple Kant), a largement marqué l’histoire de sa vie intellectuelle. Goethe, écrit-il dans Entre le Coran et Kafka, a traduit de la poésie persane et a été ­profondément marqué dans son œuvre par le mysticisme musulman.

Le cosmopolitisme reste un paradigme politique puissamment existant dans l’Allemagne contemporaine qui s’interroge sur l’instabilité globale frappant l’Europe et le monde. Il s’oppose à la Realpolitik ordo-libérale des gouvernements allemands se succédant. Dans ce cosmopolitisme allemand contemporain, Kermani est une figure singulière dans la mesure où il fait le pont entre Occident et Orient (à l’instar d’un Fatih Akin), lui donnant une forme littéraire. Il reprend l’idéal de la «  littérature mondiale », fondée par Goethe, qui parcourt l’histoire de la littérature de langue allemande depuis le XIXe siècle. L’un des représentants de cet idéal, bien connu en France, est l’écrivain juif viennois Zweig dont l’utopie européenne et cosmopolite, énoncée au cœur du cauchemar des années 30, est étudiée dans Zwischen Koran und Kafka.

L’œuvre littéraire de Kermani déploie la sincérité du romantisme allemand sous une forme non naïve, nourrie de la poésie et de la mystique musulmanes. Elle traite des grandes questions existentielles : le bouleversement de l’amour dans son dernier roman (Grand amour, Grosse Liebe), mais aussi, dans Dein Name (Ton nom), la mort et le deuil, ainsi que la tragédie qu’ils constituent, puisque « tout homme est une humanité ». Son œuvre littéraire aide à comprendre la « véritable expérience de l’humain » dans laquelle, selon Kermani, gagne à s’inscrire la pensée politique.


Repères :

Les ouvrages de Kermani ne sont pas traduits en français.
« Dein Name. Dankrede zum Joseph-Breitbach-Preis », revue Merkur, février 2015, p. 5-18.
Le discours de Cologne (trad. en anglais), « We will resist ! », publié le 19 janvier 2015, est consultable sur le site du Zeit.
Zwischen Koran und Kafka, Munich, Beck, 2014.
Wer ist Wir ? Deutschland und seine Muslime (Qui est « nous » ? ­L’Allemagne et ses musulmans, Munich, Beck, 2009.
http://www.navidkermani.de (aussi en anglais)


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