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Neige de Juliet Berto : un polar du 10 mai 1981

mardi 27 novembre 2012, par Alexandre Mathis

Le Barbès-Pigalle des années 80, Juliet Berto, Jean-François Stevenin, Patrick Chesnais, Jean-François Balmer, Bernard Lavilliers... Invisible depuis des décennies, voilà que Neige brille de nouveau

Il y a des films ‒ de plus en plus rares aujourd’hui ‒ avec lesquels on vivait pendant plusieurs jours après les avoir vus, quand ces films ne vous accompagnent pas pendant une vie entière. Époque encore où les films aidaient à vivre, étaient autre chose… plus essentiel qu’un simple divertissement oublié dans l’heure qui suivait. Un cinéma qui avait un écho avec la vie, quelles qu’elles soient. Un cinéma fait de films auxquels on se référait quotidiennement.
«  Neige », production indépendante, à petit budget, réalisée hors concours de toute télévision, en décembre 1980, par Juliet Berto et Jean-Henri Roger, s’inscrit, en filigrane, dans le réel sur le souvenir des lieux où il fut tourné, à Paris entièrement en décors naturels entre Barbès et la place Blanche (et à Belleville) pour ce qui constitue le cœur de l’action.

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Invisible depuis des lustres, Neige est un des grands films singuliers des dernières décennies avec L’Apiculteur de Theo Angelopoulos et Une flamme dans mon cœur d’Alain Tanner, dont une partie est aussi située vers Barbès, pour rester sur les tons noir désespérance.

À revoir « Neige  », aujourd’hui, présenté comme un thriller, urbain, hivernal, composé d’errances, moins sombres que celles des deux films précités, ce n’est pas l’action qui prédomine, réduite au minimum, mais l’histoire qui semble s’inscrire d’elle-même sur les lieux auxquels elle est liée, l’ambiance, crépusculaire, sur fond de reggae, la fluidité du récit, sorte de chronique au quotidien, un monde en perpétuel mouvement entourant ces personnages, la vérité des personnages, la ville qui vit à travers eux, et autour d’eux. Lieux réels. Les uns font corps avec les autres, coulant de source.

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Anita est serveuse dans une brasserie ; même veste de fourrure brune à poil ras sur le dos, petites bottes et même jupe noire de cuir souple aux genoux, fendue sur des cannes de rêve relevant de l’épure pendant tout le film, dégaine d’enfer, les dégaines sont (devenues) rarissimes au cinéma, sans parler des regards et sourires, de la voix, de la gestuelle d’Anita ‒ Juliet Berto ‒ qui est un spectacle à elle seule ; un « petit frère », Bobby, môme métis dont elle s’est occupé, coupe rasta, qui deale un peu de poudre, qui sera abattu au tiers du film par un bourre des stups (Patrick Chesnais) sous le pont aérien du métro Barbès, comme un dessert sur un stand de bonbons, après une poursuite safari dans les magasins de Tati, pour avoir sorti une arme ; avec son coéquipier, plus cynique et pervers (excellent Jean-François Balmer), il passe son temps et la moitié du film à se geler les miches en planque dans une caisse pourrie comme toutes celles des inspecteurs de police, ce qui leur permet de bourrer sans avoir à ménager le matos ; un boxeur un peu largué, qui en pince pour Anita qui le largue lorsqu’il lâche qu’elle a une âme de Saint-Bernard avec son grand ami, un pasteur black, un géant, prêchant au Temple de la Sainte-Trinité, parce qu’ils cherchent un « dépannage » pour « Betty », petit travesti en situation grave et désespérée depuis la mort de Bobby, un pied dans la tombe et la tête dans les étoiles (« c’est pas toi, c’est Blanche-Neige » dit Anita le voyant se regarder dans le miroir après le shoot) ; les musicos dans la salle du café, traités par le patron comme de la merde ; un grand escogriffe toujours à la recherche de ce qu’il n’a pas, qui se pèle dans le square d’Anvers, près du café Les Oiseaux ; un chauffeur de taxi, harcelé par Chesnais et Balmer, contraint de balancer pour sauver sa femme en cabane et leur fille, à l’origine de la mort de Bobby ; un vieux projectionniste (Raymond Bussières, le personnage peut-être le plus attachant) au cinéma Moulin-Rouge, qu’Anita va voir quand l’horizon devient trop noir (« le lézard de l’amour s’est enfui encore une fois »), un client ami au zinc qui la dépanne de quelques biffetons (sublime apparition d’Eddie Constantine), un hareng et quelques putes… et la ville grouillant partout autour de mille feux. Dans ce mouvement perpétuel, des personnages se croisent sans toujours se rencontrer, mais chaque personnage, aussi infime soit le temps de son apparition, recèle une forte existence, comme des êtres à part entière.

« À la même heure, tous les soirs, j’ai l’impression que le monde devient phosphorescent »

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Villa Dancourt, près du cinéma La Cigale, avec son escalier derrière les grilles, aujourd’hui fermées. Passage interdit.
Le théâtre de l’action correspond à tout un Paris disparu.
Si les lieux sont encore là, les tréteaux ont été pliés, et tout Paname que l’on voit dans « Neige » a bel et bien été rayé de la carte.
Hors les strip-teases forains aménagés, boulevard de Rochechouart, dans les roulottes de camions, sur lesquels s’ouvre le film, les stands de tirs, vendeurs de hot-dogs, frites, guimauve, barbes à papa, les autos-tampons, propres aux forains, les bonneteurs, les petits restaurants graisseux, snack-bars, rades de la Goutte d’Or, épiceries arabes, pâtisseries tunisiennes, cabarets, établissements d’attractions appelés « Amusements », voyante automate dans sa cage de verre, buralistes, tous ces estancos pleins de vie ont disparu au profit d’actuels magasins-zombies de téléphones, d’or, bijoux, valises, ou bureau de change.

Les cinémas sont encore là, le Moulin-Rouge, grande cabine, hall, bar, salle, terrasse où Bussières et Juliet vont griller une sèche, Le Delta, place du Delta, avec la brasserie attenante du même nom, à l’endroit où le métro sort de terre, le cinéma est aujourd’hui une boutique de fripes (la salle est encore là, reconnaissable), l’ancien Palais-Rochechouart, véritable îlot squatté par un prisu, où l’on vend des vinyls (aujourd’hui remplacé par un immeuble neuf), L’Atlas, place Pigalle, panneau peint affichant « la seule salle homo de Pigalle ‒ 2 grands films pornos » entre le café Au Tonneau disparu depuis, et le café Pigalle qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’il a été, les enseignes du Ritz au loin, devenu aujourd’hui l’épicier Ed, l’immense cinéma Trianon affichant en grand à 7 Francs, autres toiles peintes : Les Exploits fantastiques de Simbad et Les Exécuteurs de Shao-Lin, à l’heure où il était encore entouré par des brasseries, avec des flippers dans la grande galerie aux arcades vitrées du premier étage, pour ceux qui s’ennuyaient pendant les premières parties, une façon de vivre autrement le cinéma, et la vie. Sur l’imprévu.
Course surprise hors du quartier, et détour par le défunt drugstore Publicis Saint-Germain pour le chauffeur de tacot alpagué par les deux roussins pour balancer Bobby.
« Neige » à ce niveau prend l’apparence d’un docu pointilliste sur Paris.
La fin du film, violente et précipitée, amenée brutalement comme une stridence fatale, à fleur de peau, est le seul moment d’action proprement dit du film, mais quelle violence… à nu, à l’os… sans surenchère… exécutée par une main de maître.
Musique et chanson de Bernard Lavilliers. Pigalle la Blanche.

Pigalle n’existe plus. Pigalle rend le dernier souffle dans « Neige ». Des fast-foods siègent à l’emplacement de ces lieux mythiques. Un dernier sursaut ou deuxième souffle a lieu dans le très beau film de Karim Dridi, « Pigalle », quelques années après « Neige ». Après, le voile est tombé, pour toujours, faute de décors. Des maisons entières seront remplacées.

Juliet Berto réalisera peu après, avec Jean-Henri Roger, un autre chef-d’œuvre, tout aussi singulier, météores dans le cinéma, tout aussi noir, plus lumineux, Cap Canaille, où l’on retrouve Chesnais, plus amical, le dvd existe, et l’on ne saurait trop le recommander aux amateurs de vrai cinéma.


Repères :

Très bel entretien avec Jean-Henri Roger, en bonus.
Format originel du film respecté.
Neige, 90 minutes, dvd, Épicentre Films (Paris), 19,90 euros. Sortie : 20 novembre 2012.


le 4 janvier 2013 : Neige de Juliet Berto : un polar du 10 mai 1981

Entretien avec Jean-Henri Roger, décédé le 31 décembre 2012 :

https://www.youtube.com/watch?v=yWd0SHkK80M


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Par Peplumle 28 novembre 2012 : Neige de Juliet Berto : un polar du 10 mai 1981

Sortie à Paris, 20 mai 1981 Gaumont-les-Halles (un cinéma dans le Forum, qui n’existe plus, vaste espace aujourd’hui recyclé dans les vêtements de luxe, le Gaumont-les-Halles, que l’on voit dans certains films, avait les salles les plus accueillantes du Forum).


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