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New York tue

mardi 19 février 2013, par Emmanuel Lemieux

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Un journaliste a retracé la violence historique qui régnait à New York entre 1963 et 1973. On se tue beaucoup moins en 2013, mais les fractures raciales et sociales n’ont pas changé.

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Politique. Trois hommes, trois destins façonnés par la ville à moins que ce ne soit l’inverse. Journaliste pour Esquire -et scénariste du mythique NYPD Blues-, T.J English a soulevé les gravats et remué les vieux nids à scorpions d’une période historique de New York, celle de la décennie 1963-1973, celle qui donne son titre au récit : La Cité Sauvage. La ville, profondément travaillée par la corruption et le clientélisme, le racisme et la pauvreté, flamba toutes ces longues années de criminalité et de violences sociales et policières. L’enquêteur s’est mis dans les pas de George Whitmore Jr. qui, à l’âge de 19 ans, pauvre, illettré et quasi-aveugle devient le bouc-émissaire du NPYD : une enquête bâclée et des interrogatoires violents l’accusent à tort du meurtre des "Careers Girls", assassinats particulièrement cruels de deux jeunes femmes secrétaires blanches. L’auteur a suivi également la biographie véreuse de Bill Philips, flic de la police new yorkaise, expert pour se remplir les poches, d’une arrogance souveraine et qui fut à l’origine du plus grand scandale de toute l’histoire du NPYD. Enfin, il a retrouvé Dhoruba Bin Wahad, membre historique du Black Panther Party, en rupture de ban avec ses leaders, et qui paya chèrement l’addition carcérale. Ces trois personnes qui ne se sont jamais connues ont pourtant chacune à leur façon marqué la chronique new-yorkaise, victimes abîmées et acteurs emberlificotés tout à la fois par les préjugés raciaux, les idées radicales, les influences et des stratégies concurrentes.

En 2013, le soft power de New York qui se vante désormais d’être la ville la plus sûre des Etats-Unis, cache habilement quelques lézardes et ségrégations dangereuses

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T.J English, chroniqueur de la violence new-yorkaise (source image : www.writtersvoice.net)

Basée sur des entretiens avec les trois protagonistes, l’épluchage de procès-verbaux et des comptes rendus des procès, le récit documenté déroule le chaotique destin judiciaire du jeune Withmore et de sa laborieuse réhabilitation, emblématique, même dans sa singularité, de la lente reconnaissance de la communauté afro-américaine, de mouvement civique en Black Panthers, de manifestations lyriques en guérilla urbaine, de verbe enflammé en bataille des idées. La déchéance de l’accusé Withmore débute le 28 août 1963, le jour où Martin Luther King Jr prophétise avec son "I have dream..." sur les marches du Lincoln Memorial à Washington et mettra des années avant d’être réparée.

Cédant parfois au superlatif hystérique ou sensationnel, la narration de T.J English n’en reste pas moins un exercice de haut vol sur la violence d’une métropole. Celle-ci aura vécu bien des a-coups. Après les années 1970, la décennie 80 voit la consommation de crack et de cocaïne exploser dans le ghetto new yorkais, ce qui entraine des violences et des désordres supérieures à ceux occasionnés par l’héroïne des années 1950 et 1960. "Le nombre d’homicides dans la ville doubla, passant de 1 000 à plus de 2 000 en 1990 " rappelle English. La "Cité Sauvage" fut peu à peu mais péniblement domptée, une première fois par l’élection de David Dinkins, premier maire afro-américain de la ville, élu en 1990, et second rebond, par l’empreinte d’un autre édile, l’ancien procureur fédéral Rudolph Giuliani. Mais la baisse de la violence observée se doubla aussi des cas de violences policières sans précédent.
C’est finalement après les attentats de septembre 2001 que, semble t-il, s’est amorcée la décrue vers une une criminalité contenue. En 2009, on a comptablisé 496 meurtres, soit le chiffre le plus bas jamais enregistré depuis que les statistiques ont été créées à New York en 1963. La "Cité sauvage" a t-elle limé ses crocs et ses griffes ? Rien n’est moins certain. En 2013, même dans l’Amérique d’Obama, le soft power de New York qui se vante désormais d’être la ville la plus sûre des Etats-Unis, cache habilement quelques lézardes et ségrégations dangereuses. "Les jugements fondés sur la race et la classe sociale demeurent la règle au sein du système judiciaire, insiste T.J. English. La criminalité a peut être baissé, mais le système repose toujours sur la peur." C’est que " des institutions pénales conçues pour séparer les races et imposer un système de castes de nature raciale ne changent pas du jour au lendemain."


Repères :

- La Cité sauvage, de T.J. English, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par David Fauquemberg, Editions La Table ronde (Paris), 538 pages, 26 euros. Paru : octobre 2012.


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