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Nicola Tranfaglia, un chercheur dans la mafia

jeudi 15 avril 2010, par Emmanuel Lemieux

Historien mais aussi ancien député, Nicola Tranfaglia analyse le comportement de Camorra sous l’angle original de ses relations avec le monde politique.

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Nicola Tranfaglia

Dans l’exercice du scan sociologique, anthropologique et politologique des structures mafieuses italiennes, celui qui pour l’instant tient la dragée haute, à ses risques et périls, à tous les chercheurs de sciences humaines est Roberto Saviano. Ciblé par la Camorra, l’auteur de Gommora avait tiré de ses enquêtes de terrain, une sidérante vision en coupe du système mafieux napolitain. Mais dans l’exercice de définition synthétique de la mafia, c’est à ce jour l’écrivain Léonardo Sciascia qui s’en est le mieux sorti : « il s’agit d’une association de malfaiteurs, visant à un enrichissement illicite au profit de ses membres, et qui, par le biais de la violence, se fait en parasite l’intermédiaire entre la production et la consommation, entre le citoyen et l’Etat. »

C’était en 1980, à la tribune de la Chambre. La définition depuis a t-elle évolué ? Oui, en pire, soutient Nicola Tranfaglia, un historien spécialiste du fascisme et du post-fascisme, président de la faculté des lettres et de philosophie de Turin. Selon le chercheur, la mafia n’est plus ce parasite intermédiaire décrit par Sciascia, mais un véritable acteur étatique. Pour sa démonstration, il a eu l’idée de poser sa focale d’observation sur les relations de la Mafia avec le monde politique italien.

"Ce qui est à nous"

Ancien député lui-même (2006-2008), rompu à la science et la trivialité de la politique, il démontre qu’au pays de Machiavel, la mafia ne constitue pas un simple problème d’ordre public. C’est un phénomène économique et social qui a pénétré toute la société, en sachant s’adapter aux tourments de la république italienne.
« Depuis plus de cent cinquante ans que le phénomène mafieux est à l’œuvre dans la réalité nationale italienne (ses origines sont probablement plus anciennes, comme le suggèrent désormais certaines recherches dignes de foi), traversant ainsi trois époques et trois régimes distincts de notre histoire, le libéralisme, le fascisme et pour finir la république – il est impossible de nier qu’il l’a emporté à chaque fois sur ceux qui l’ont combattu », estime le chercheur. Certes la sociologie de la cosca (structure en feuilles d’artichauts dissimulant le cœur du pouvoir), l’économie du pizzo (l’impôt racket), l’anthropologie de l’omertà (la loi du silence institutionnalisée) peuvent éclairer le citoyen, mais c’est surtout la politologie de la première organisation criminelle européenne, Cosa Nostra –littéralement « Ce qui est à nous » et qui longtemps, a préféré se faire appeler Società Onorata-, qui révèle toute sa puissance.

Un système né de la Guerre froide qui réalise 90 milliards d’euros

Comment s’y est-elle prise pour s’imposer et cohabiter avec toute une société et ses élites ? La première enquête sociale de terrain date de 1875. Signée Leopoldo Franchetti, un disciple de Stuart Mil, elle alerte déjà sur la prise de contrôle en Sicile de la violence publique et privée par cette organisation qui va prendre de l’essor. La mythologique répression de la mafia par les «  préfets de fer » de la dictature Mussolini, non seulement n’a pas éradiqué les activités de Cosa Nostra, mais a provoqué l’exportation massive de 500 mafieux, dont de futurs boss, aux Etats-Unis, et qui ont su en retour, être les meilleurs agents de propagande fasciste à l’étranger et d’excellents criminels internationaux. La Guerre froide et la féroce lutte anticommuniste ont remis à l’honneur Cosa Nostra sur son territoire, implantant dans les mairies siciliennes, puis dans les appareils politiques, nombre de ses hommes, avec la bénédiction des Alliés et du Parti Catholique. Le système a tenu 40 ans, avant que la puissance publique ne se décide à lutter contre Cosa Nostra par des moyens uniquement policiers, mais pas institutionnels (réforme en profondeur de la justice et des structures des régions méridionales, éducation massive, action culturelle).

Avec Berlusconi au pouvoir, qui a fréquenté dans sa jeunesse d’entrepreneur des membres de Cosa Nostra, la répression anti-mafia a baissé de plusieurs crans. Résultat : « Aujourd’hui, ce sont bien trois régions de la péninsule qui sont en fait gouvernées sur le plan économique mais aussi sur le plan politico-institutionnel et territorial, par les organisations mafieuses. »

L’historien rappelle, au passage, que la mafia se trouve partout en Europe qui s’en inquiète officiellement depuis 1995, et sans grand résultat probant, ni outil de répression collectif. Un chiffre : la mafia était (avant la crise financière mondiale) la plus importante entreprise italienne, réalisant en 2007 un chiffre d’affaires de 90 milliards d’€.


Repères :

Par carlale 17 avril 2010 : Nicola Tranfaglia, un chercheur dans la mafia

Je m’excuse d’insister.... Saviano ne parle pas de la mafia sicilienne (encore appelée Cosa Nostra), mais de la mafia napolitaine. Ces deux organisations criminelles qui ont l’une et l’autre profondément perverti l’économie et la politique dans les territoires où elles opèrent ont cependant des origines et des modes de fonctionnement différents.


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    Par Arnaudle 4 mai 2010 : Nicola Tranfaglia, un chercheur dans la mafia

    Merci pour les remarques. C’est corrigé.

    Arnaud

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Par carlale 16 avril 2010 : Nicola Tranfaglia, un chercheur dans la mafia

L’article commence par deux erreurs fâcheuses en un seul paragraphe : Saviano ne parle pas de la N’drangheta (la mafia calabraise) mais de la Camorra (la mafia napolitaine).

- mafia

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