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Nicolas Bourriaud, le radicant

lundi 2 août 2010, par Arnaud Viviant

L’influent critique d’art Nicolas Bourriaud a publié un manifeste pour une nouvelle esthétique de la globalisation.

Le Art Review : Magazine publie chaque année la liste des cent personnalités qui comptent dans l’art. L’art contemporain, s’entend. L’autre, l’ancien, ne comptant pas, puisqu’il n’est qu’une affaire d’enchères, autrement dit de gros sous. Or, tous ceux qui s’intéressent d’un peu près à l’art contemporain savent que celui-ci a depuis longtemps absorbé la question de sa valeur.

En 2009, année de crise financière, donc de crise de l’art contemporain, le classement est étonnant. On trouve ainsi à la première place un étrange personnage, Hans Ulrich Obrist, curator, exhibition maker, un faiseur d’expositions, dont la dernière obsession est d’organiser en avril 2010 à Paris un marathon littéraire à l’ENS. Il faut dire qu’en 2007, à la Biennale de Lyon dont il était commissaire, il avait déjà confié un espace à Michel Houellebecq où l’on pouvait notamment découvrir une statue du chien du romancier par l’artiste allemande Rosemarie Trockel, pour laquelle le chien avait posé à Cologne. Afin de donner une idée du classement, disons que François Pinault est classé sixième, Jeff Koons treizième, et Nicolas Bourriaud soixante-huitième, soit cinq places devant Louise Bourgeois qui vieillit, il faut bien le dire.

Nicolas Bourriaud naît à Niort en 1965, une petite ville balzacienne où l’on s’ennuie. Avec les copains, on veut monter à Paris. C’est là où ça se passe. D’abord, on fait une revue, une revue très branchée, qui parle de littérature, d’art, de musique, et on l’appelle Les Perpendiculaires. À Paris, on commence à organiser des réunions de la revue dans un café, Les Marronniers. On y est ébloui par un assez jeune écrivain, sorte de Céline sans jus, de Céline administratif, mais gratte-papier éblouissant, d’une inconsolable amertume, sans toutefois tomber dans l’aigreur, et même drôle : Michel Houellebecq. On s’entiche, on devient ami, on le publie, puis, à la publication des Particules élémentaires, on organise publiquement son procès politique aux Marronniers, en arrivant assez vite à ce qu’on appelle aujourd’hui le point Godwin. Trahison arrangée ? Elle permettra en tout cas aux animateurs de Perpendiculaires de publier leur premier roman chez Flammarion, l’éditeur de Michel Houellebecq. Cela ne marche pas.

Mais, plus que la littérature, c’est l’art qui attire Nicolas Bourriaud. Il devient critique, fonde une nouvelle revue avec un critique de Dijon cette fois, Eric Troncy, Documents sur l’art. Il écrit dans Globe. Il faut dire que, dans les années 1990, l’art contemporain se radicalise. Il est complètement sorti de la peinture, de la sculpture, il trouve de nouveaux lieux, de nouvelles revues, de nouvelles galeries qui imposent un nouveau marché. Mieux : il forme une microsociété à l’échelle occidentale, qui vit grand train sur trois continents à la fois : l’Europe, l’Amérique et l’Asie. Comme beaucoup de critiques d’art, comme beaucoup de critiques tout court qui n’ont trouvé à l’orée des années 2000 leur survie que, dans et par l’institution, Nicolas Bourriaud va devenir « commissaire » d’exposition. Il est celui qui choisit les artistes. Celui, surtout, qui est chargé de mettre un peu de sens dans tout ça.

C’est justement avec Jérôme Sans, plus porté sur le son, que Nicolas Bourriaud va diriger de 2000 à 2006 l’un des lieux mythiques à Paris de l’art contemporain : le Palais de Tokyo. Entre-temps, il a publié son premier essai théorique, L’Esthétique relationnelle, qui décrit ces nouvelles productions post-modernes qui inquiètent tant les Anciens. Un Jean Baudrillard débordé, puis un Virilio en perte de vitesse, publieront à cette époque de véritables pamphlets contre ce nouvel art, bientôt véhémentement rejoints par Jean Clair et Marc Fumaroli. Une querelle qui finira devant les tribunaux où Nicolas Bourriaud gagnera, sur le fond, un procès en diffamation, initié par Jean Clair.

Aujourd’hui, cette bataille entre les Anciens et les Modernes, toute française au demeurant, dont le dernier acte semble s’être joué en 2007 au moment de l’affaire du Louvres à Abou Dhabi, est finie. Des mécènes milliardaires comme François Pinault ou Bernard Arnault ont acheté à l’art contemporain sa légitimité, à grands coups de palazzo à Venise, et de millions d’euros. Les prix ont flambé sur le marché. C’est donc ce moment de paix intellectuelle que choisit Nicolas Bourriaud pour publier un nouvel essai théorique, intitulé Radicant et sous-titré « Pour une nouvelle esthétique de la globalisation ».

C’est un ouvrage important, en tout cas un livre performatif qui cherche à la fois à faire ce qu’il dit et à dire ce qu’il fait. Autrement dit, c’est peut-être ce qu’on aurait appelé autrefois un manifeste. L’intention avouée de l’auteur est en effet de clore la précédente période esthétique, celle de la postmodernité, qui ne survit plus aujourd’hui que dans un pur formalisme (« Yalta esthétique ne délimitant plus guère que des contrées où règne la plus plate convention », écrit Bourriaud) afin de « repenser moderne ». Il n’était que temps.

Cette nouvelle modernité n’aura évidemment rien à voir avec celle, née au début du xxe siècle. Car si l’industrialisation du monde avait déterminé cet art-là, c’est aujourd’hui la globalisation capitaliste avec ses corollaires (nomadisme professionnel, information mondiale instantanée, etc.) qui imposent à nouveau un éclatement des formes. Dans un esprit qui doit beaucoup à Gilles Deleuze et à son fameux rhizome, Nicolas Bourriaud utilise une métaphore végétale – le radicant – qui désigne des plantes qui, tel le lierre, s’enracinent en avançant. Voilà ce que la nouvelle modernité serait : non plus radicale comme au siècle dernier, mais radicante, c’est-à-dire en mouvement, fluide, polyglotte, et donc très attachée à un concept primordial de cette altermodernité : la traduction.
La traduction, le sous-titrage, le doublage, le dubbing sont les stratégies formelles par lesquelles l’art contemporain le plus contemporain serait-on tenté de dire, réplique au repli identitaire que la globalisation entraîne dans bien des esprits. En plein débat – factice ou factuel – sur l’identité, qui ressemble de plus en plus à un « C’est comment qu’on freine la mondialisation ? », Bourriaud écrit fort justement : « Il est surprenant de constater qu’en dernière instance, la question identitaire se pose d’une manière aiguë pour les communautés immigrées dans les pays les plus “mondialisés” : les antennes paraboliques dans les ghettos communautaires, l’enfermement à l’intérieur des coutumes intransposables dans le pays d’accueil, les greffes qui ne prennent pas… Ce sont les racines qui font souffrir les individus : dans notre monde globalisé, elles persistent à la manière de ces membres fantômes dont l’amputation procure une douleur impossible à combattre, puisqu’elles affectent une substance qui n’existe plus. Plutôt que d’opposer une racine fixe à une autre, une “origine” mythifiée à un “sol” intégrateur et uniformisateur, ne serait-il pas plus judicieux d’en appeler à d’autres catégories de pensée ? ».

C’est donc ce que s’applique à faire Nicolas Bourriaud dans cet essai lui aussi fluide et nomade, traversant l’esthétique, la philosophie, la littérature (avec un chapitre essentiel sur Victor Segalen et la notion d’exotisme). Et ce, jusqu’au dessein, peut-être, d’une autre politique au sens le moins immobile du terme, et qui verrait poindre comme il se doit dans l’esthétique une possible décontraction de l’éthique.


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