Norbert Elias et les mourants : râle dans la civilisation

Le 12 mai 2012

La solitude des mourants, par Norbert Elias, Christian Bourgois Editeur. Repenser la mort et nos relations avec les fins de vie.

#Christian Bourgois Editeur #La Solitude des mourants #Mentalités #Norbert Elias #Philippe Ariès

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Norbert Elias (Source : www.norberteliasfoundation.nl)

Les éditions Christian Bourgois rééditent deux petits textes du philosophe et sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990), publiés en 1987 : La solitude des mourants, suivi de Vieillir et mourir, quelques problèmes sociologiques. Même si meurent, chaque jour, quelque 160 000 êtres humains en moyenne, la mort et ses rites n’ont jamais été autant refoulés depuis 1945, et l’éloignement des conflits intérieurs dans les pays industrialisés. Une sorte de tabou victorien s’est imposé peu à peu à nos sociétés contemporaines : la dissimulation et l’art du secret social tirent le rideau sur le spectacle du mouroir et du mortel comme jadis la société bourgeoise le faisait avec le sexe. Pourquoi est-on si pudibond avec les morts, mais aussi et surtout avec les mourants et les agonisants, nos proches affaiblis ?

L’hygiénisme du regard et des comportements sur la mort et même le sujet à l’agonie s’est construit, soutient Norbert Elias, comme l’envers du processus d’individualisation. “On rencontre ici la forme extrême d’un problème contemporain plus général”, saisit le sociologue. Soit “l’incapacité d’apporter à des mourants l’aide et l’affection dont ils ont le plus grand besoin au moment de prendre congé des humains - justement parce que la mort de l’autre apparaît comme une premonition de sa propre mort.”. Norbert Elias, tout en reconnaissant ce grand classique de l’anthropologie qu’est la somme de l’historien Philippe Ariès (1914-1984), Essais sur l’histoire de la mort en Occident (1975, Seuil), récuse son aspect de fresque historique à la surface des affects et frayeurs humains : Pas plus qu’au XXIe siècle, la mort n’avait rien de serein et d’apaisant. Norbert Elias décrit lui le processus de “déformalisation” qui a conduit au fait que “toute une série de schémas de comportements traditionnels, parmi lesquels l’usage de formules rituelles” s’est détaché de la mentalité de l’individu, qui connait désormais une autre configuration. Des émotions sont intériorisées, comme désormais l’idée de mourir seul, de ne pas en parler, de ne pas évoquer avec les concernés leur dégradation physique ou envisager leur mort prochaine. Loin des “bien portants”, des sous-traitants du Styx comme la médecine hospitalière et les maisons de retraite, évacuent les mourants de la sphère sociale. “Le fait que l’isolement prématuré des mourants, sans être particulièrement voulu, soit fréquent justement dans les sociétés développées, est l’une des faiblesses de ces sociétés” pointe Norbert Elias.

Deux textes à méditer alors que les questions de la fin de vie, mais aussi de l’entraide sociale face aux fragilités d’une vieillesse de plus en plus vieille, se sont invitées dans la campagne présidentielle. François Hollande en a fait un thème important de son programme, et pour ce qui est l’idée de la mort dans la dignité, une mesure prioritaire des 100 premiers jours de son gouvernement.



Repères :
  • La solitude des mourants, par Norbert Elias, (Traduit de l’allemand, par Sibylle Muller ; traduit de l’anglais, par Claire Naney),Christian Bourgois Editeur, Paris, 120 pages, 7 euros. Sortie : avril 2012.


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