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Big brothés

mardi 4 octobre 2011, par Henri Lacour

Du fichage à l’auto-fichage, un livre et une exposition rendent compte de 100 ans d’histoire d’identification policière : effrayant mais souvent avec notre assentiment.

« Le flair c’est pour les chiens et les tuyaux c’est pour les plombiers » aurait dit le célèbre commissaire Faivre, celui des Brigades du Tigre, célébrant ainsi les méthodes de la nouvelle police scientifique. C’est cette mentalité que le livre « Fichés, photographie et identification de 1850 à 1960  », (Perrin, 2011) tente de restituer, tout en accompagnant l’exposition du même titre actuellement présente aux Archives Nationales. Traitant de l’incroyable et terrifiant développement du fichage en France de 1850 à 1960, est mise en lumière l’invention de la photographie, dont l’usage scientifique engendra les prémices de l’Etat « Big-Brother ».

Des archives et des hommes

D’innombrables pièces composent cette étonnante exposition qui retrace sous forme d’un parcours chronologique (1850-1960) l’histoire de l’usage de la photographie par les services administratifs et policiers de l’Etat français. A travers des centaines de photos d’identité, de registres de demande de passeports, de titres de séjour, de fichiers d’espions, salariés, déportés, nomades, résistants, et des fichiers relatifs à des célébrités (Mata-Hari, Django Reinhardt, Picasso), ainsi que des fichiers de personnes de confessions juive arrêtées par la Préfecture de Police de 40 à 44, en passant par des personnes considérées comme subversives (poètes, des anarchistes, ou homosexuels), on constate que la volonté de l’Etat à savoir « qui il gouverne », s’est développé en même temps que les progrès de la science.

Depuis la loi sur les archives de 1960, de nombreux questionnements entourent ces innombrables traces notamment à propos de leur faculté ou non à rendre possible l’histoire des processus d’identification. C’est tout le défi de l’ouvrage « Fichés ? », réalisé sous la direction de Jean-Marc Berlière, professeur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Bourgogne et Pierre Fournié, conservateur du patrimoine et responsable du département de l’action culturelle et éducative aux Archives nationales.

Ce que tu es, parle plus fort que ce que tu dis

Pour comprendre la portée des transformations que la photographie a engendrées, un retour sur l’histoire des mentalités s’impose. Il faut bien comprendre que, entre la condamnation à mort au XVIe siècle pour usurpation d’identité d’Aranud du Thil, alias Martin Guerre, et la façon dont est traitée l’affaire Antonio Picassori (anarchiste qui a tenté d’assassiner Napoléon III) de l’eau a coulé sous les ponts.

Contrairement à la première affaire, le cas de l’anarchiste italien est traité à la conciergerie où l’on publie son portrait-robot dans toute l’Europe car la police a des doutes sur son identité. La société a fait un bon de géant en deux siècles. Si dans les temps classiques, la considération de l’autre se fait sur l’interconnaissance et le face-à-face, les temps modernes ont de leur part inventé la nationalité et la photographie. Cette « universelle stupéfaction » ébranle considérablement les esprits et fascine ses utilisateurs qui en font un usage quasi-sacré. De même que la guillotine qui avait séduit pour « sa simplicité » avait accéléré la course à « la terreur », le pouvoir de séduction de la photographie va transformer les polices et administrations de l’Etat français, qui n’avaient guère bougées depuis Vidocq ! Des premiers usages de la photographie à la loi sur les archives en 1960, les procédés d’identification à distance n’auront de cesse d’être améliorés et permettront à l’Etat de mieux surveiller et punir ses citoyens.

Fichiers fossiles

L’histoire de l’identification, en tant qu’objet autonome de recherche est née de la remise en cause de l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss par les post-structuralistes des années 60 (Foucault, Derrida, Deleuze). Ceux-ci mettent en exergue le développement du processus d’identification « à distance  » par le pouvoir au détriment des procédés directs propres aux sociétés traditionnelles et c’est ainsi que l’histoire de la photographie en parallèle avec celle de l’identification devient un objet théorique d’intérêt porté par les sémiotiens et historiens. Leurs recherches montrent le paradoxe de l’usage de la photographie sur l’art du portrait photo au XXe siècle qui élimine peu à peu de l’image tout contexte personnel ou historique pour se centrer sur l’essentiel : le visage humain.

C’est ainsi qu’en 1967, 130 millions de fiches sont détenues par les seuls services centraux et parisiens de la police nationale. En 1997, il existe une telle masse de fichiers dans les archives que la notion de « fichier fossile » apparait. On imagine le vertige du spectateur à la vue de ces séries interminables de portraits vigoureusement ordonnées en ordre alphabétique, numérique ou anthropométrique souvent accompagnées de mention lapidaires telles que « recherché », « dangereux » ou « expulsé ».

La première idée de l’utilisation administrative de la photographie date de 1853 pour mettre un portrait sur les « pass-ports », pour mieux contrôler les zones maritimes où sévissait tout type de trafics. S’en ai suivi le succès de portrait -carte dans les milieux bourgeois parisiens inventé par Disdéri, sorte de premier Facebook en quelque sorte, où chacun avait sur soi cette carte agrémentée d’une photo pour se présenter et se mettre à son avantage. C’est à ce moment-là que la police détourne cette mode pour ficher à leur insu les personnes recherchées. C’est l’époque où des portraits de criminels sont diffusés dans la presse illustrée. La presse s’en trouve dès lors bouleversée puisque on rentre dans l’heure du « trophée  » et dans la course au sensationnalisme pour le public. Cas symbolique, la publication de plusieurs dizaines de portraits de communards dans les prisons de Versailles s’inscrit largement dans cette perspective.

La révolution de l’instantané, du papier argentique hâte le processus et participe à la conception du premier bulletin de la police criminelle. Cette accélération de la science influence les lois avec l’obligation du carnet anthropométrique pour les nomades en 1912 et l’obligation faite du recensement de la population algérienne (1959-1960). Ce dernier évènement retracé par le livre symbolise la dernière étape réalisée par l’armée des opérations de fichage systématique. Et à partir des années 70, c’est l’informatique qui prend le relai (fiches police nationale, portait en couleur, nouvelle carte d’identité,….).

Big brother a un grand père : Alphonse Bertillon

Ce phénomène de fichage trouve son paroxysme initial dans que l’on appelle vers la fin du XIXe siècle le « bertillonnage », à comprendre les effets du système « Bertillon » fonctionnaire de police. Il fonda le premier laboratoire de police d’identification criminelle et l’anthropométrie judiciaire. Ce système fut adopté par toute l’Europe ainsi que les Etats-Unis d’Amérique jusqu’en dans les années 70. On voit en effet dans le système Bertillon la genèse du système big brother, c’est-à-dire cette volonté de contrôler et surtout de connaître le plus intiment possible les administrés d’un pays. Deux usages de la photo judiciaire illustrent parfaitement cette volonté de s’intéresser de près à la population. Premièrement, la fiche anthropométrique dont le format accueille un double portrait face/profil. Deuxièmement, la fiche de recherche qui remplit plus la fonction d’une carte de visite avec un seul portrait de face au recto.

Ce système incroyable faisant appel aux sciences les plus modernes n’a qu’un seul but : empêcher la récidive. En effet, influencées par l’essor de la technique, les polices qui se mènent une guerre impitoyable entre les différents services, sont également marquées par les sciences sociales en plein essor. Le déterminisme marque énormément les essais de Durkeïm par exemple qui constate dans son livre les règles de « La méthode sociologique  » que le meurtre remplit des fonctions sacrificielles nécessaire à une société. Le meurtre est donc, selon des lois physico-mathématique, consubstantiel à l’existence d’une société, il est donc normal. C’est donc cet esprit rationnel, tout droit sorti de l’esprit d’Auguste Comte que les nouvelles méthodes de la police se mettent au point. De même que le sociologue Durkeïm constate qu’il y a peu ou prou le même nombre de suicides et de meurtres chaque année, Bertillon découvre qu’en prenant 14 mensurations sur n’importe quel individu, il y a seulement 1 chance sur 286 millions pour que l’on retrouve les mêmes chez une autre personne. Cette rationalisation du fonctionnement de la police conduit Bertillon à son heure de gloire lors de l’arrestation de l’anarchiste Ravachol en 1892. Son système parvient à le démasquer et à lui redonner sa véritable identité, François Koenigstein, criminel en fuite, fiché deux ans plus tôt, avec cinq crimes crapuleux à son actif. Grâce à l’introduction de la dactyloscopie (empreinte digitale), Georges l’artilleur alias Henri-Léon Scheffer se fait également rattraper par le chantre de l’anthropologie judiciaire.

Se constituer une mémoire criminelle

Ces « criminels d’habitude », qui hantent la préfecture de Paris, sont au centre de cette anthropologie criminelle, qu’elle soit policière ou judiciaire illustrée par la loi Waldeck Rousseau de 1885. Suite au traumatisme de la commune, cette loi généralise l’envoi d’individus gêneurs et récidivistes au bagne dans les colonies françaises. Le système Bertillon fait des émules, et toutes les institutions de l’Etat prennent le relai pour écraser et contrôler de plus près la société toute entière. C’est ce qui fait dire au célèbre commissaire Faivre, que dans ses services, « il n’y a pas d’affaires classées. Il n’y a que des affaires résolues ». Avec le bertillonnage, se constitue une véritable « mémoire d’Etat » (Noiriel 1991) qui confère notamment à la police, la capacité de dominer virtuellement « le matériel humain », grâce auquel elle peut s’immiscer profondément au cœur de l’intimité de chacun. Il naît ainsi l’espoir, que, du fait de cette révolution scientifique et bureaucratique, l’identification policière sera intériorisée par les criminels et les empêchera de passer à l’action.

Au départ conçu pour les criminels, les dérives du bertillonnage ne sont font pas attendre. Récupéré par la IIIe république revancharde, en déliant difficilement nationalisme civique du nationalisme ethnique, le système Bertillon servira à une entreprise de stigmatisation des nomades, anarchistes, et tout type d’individus tels que les poètes ou les homosexuels ! Mais ce système ne serait rien sans l’utilisation de la photographie qui a considérablement époustouflé les mentalités. Songeons que les criminels, une fois pris, subissaient les interrogatoires classiques marqués par la brutalité sont traités au moment de la photographie comme un « client ». Les policiers semblent fiers en effet de prendre en photographie le criminel, qui leur rend bien l’appareil en perdant l’espace de quelque instant son attitude contestataire pour prendre une pose digne et travaillée face à l’objectif.

Vidéo-surveillance, biométrie, géolocalisation et réseaux sociaux : le monde merveilleux du XXIe siècle

Le système Bertillon, même s’il a prouvé sa redoutable efficacité, fait néanmoins sourire au vu des considérables révolutions qui se sont produites depuis les années 70. Avec l’informatique, le web 2.0, symbolisé par Google et Facebook, les cartes à puces et SIM, le proverbe « pour vivre heureux, vivons caché » n’a jamais été autant d’actualité. Il semblerait en effet que les rêves les plus fous des célèbres dirigeants totalitaires se réalisent enfin ! Il est désormais possible d’entrer dans l’intimité de chaque individus mais chose nouvelle c’est celui-là même qui facilite les démarches en mettant à disposition sa vie privée, ses orientations, ses choix. C’est en quelque sorte la fiche recherche de Bertillon en prenant la forme web 2.0 !

Alors, sommes-nous libres ou prisonniers de nos nouvelles technologies. Question vieille comme le monde mais qui commence à se matérialiser pour de vrai depuis quelques années. Notre vie privée va être profondément bouleversée dans les dix ans qui viennent soit à notre détriment soit à notre insu. Alex Türk, ancien président de la Commission Nationale de l’Information et des Libertés (CNIL), estime que d’ici 2020, il sera difficile de vivre en étant ni vu ni entendu. Avec le développement de la miniaturisation, des systèmes d’information verront, entendront et communiqueront notre comportement et notre façon d’être. Etant donné que nos sociétés demeurent incapables de résister à la tentation des nouvelles technologies dès lors qu’elles sont disponibles, les partisans des libertés inaliénables devront s’organiser juridiquement pour contrer ces futures atteintes à la vie privée, bien protégée cela-dit par la loi française. Le libre arbitre s’est constitué progressivement, des générations entières se sont battues pour rendre nos libertés inaliénables mais pourraient être remis en cause par la fascination que les nouvelles possibilités de ces NTIC 2.0 exercent sur nous.

C’est dans cette perspective que le 7 juillet 2011 l’Assemblée Nationale a débattu une proposition de loi sur la protection de l’identité dans un hémicycle fort de 11 députés. Objectif : ajouter à la future carte d’identité une puce électronique régalienne pour être identifié auprès des services de sécurité, une deuxième puce facultative pour les services et le commerce électronique, mais aussi et surtout créer une base de données centralisée des empreintes digitales et photographies de leurs titulaires. On en arrive à des situations ubuesque lorsque le rapporteur de la proposition de loi a ainsi qualifié de fichier de « gens honnêtes cette base de données qui répertoriera les tailles, couleurs des yeux, sexes… de 45 millions de français et à voir à terme l’ensemble de la population ? Avec le débat autour de de la loi Création et Internet (Hadopi) et gouvernemental autour du fichier Edwige, est-ce que notre vie privée est mieux protégée ? S’il semble légitime de s’inquiéter des entreprises systématiques de fichage, les gens concernés sont les premiers à s’auto ficher (données religieuses, sexuelles et autres) sur les réseaux sociaux. Un paradoxe grave, qui pourrait favoriser l’emprise de la technologie sur l’humain.


Repères :

A lire :

Fichés ? Photographie et identification (1850-1960), dirigé par Jean-Marc Berlière et Pierre Fournié, Perrin, Paris, 336 pages, 28 euros. Sortie : septembre 2011.

www.editions-perrin.fr

A voir :
Exposition "Fichés ?" aux Archives nationales, du 27-09 au 27-12-2011. Hôtel de Soubise, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris.


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