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Nous sommes tous des Frankétienne

lundi 18 janvier 2010, par Vanessa Postec

Sa maison avec ses peintures et ses livres aurait été détruite par le tremblement de terre, mais Frankétienne, lui, reste l’incarnation de Haïti, un colosse de création et d’inventivité. Se tenir debout.

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Frankétienne. Né le 12 avril 1936 au centre d’Haïti, dans l’Artibonite. Poète, dramaturge, romancier, il a publié plus d’une trentaine de titres, en francais et en créole. Mille métiers : enseignant, directeur d’école, comedien, peintre et fondateur - avec Philoctète et Jean-Claude Fignolé – du mouvement Spiraliste. Dernier ouvrage publié : Amours, délices et orgues (2009)

L’œil est clair, d’un bleu-vert limpide, les traits sont négroïdes, la carrure, celle d’un athlète. A 73 ans, Frankétienne (contraction de Frank Etienne, en hommage aux gosses du quartier qui scandaient son nom à tue-tête) porte beau ses origines métisses, ses convictions et l’âme de son pays, Haïti, « cette terre si pauvre qui porte en elle une fécondité créatrice extraordinaire ». Cette même fécondité qui irrigue Ultravocal, son grand-œuvre, monument fondateur du « spiralisme » et objet littéraire inclassable, enfin publié en France, après avoir été édité à compte d’auteur en Haïti… en 1972.

Quelques décennies plus tard, considéré comme l’un des tout premiers écrivains (de langue française et créole) de la Caraïbe, Frankétienne est « un romancier fondamentalement poète qui vit de sa peinture », un être protéiforme, « polyvalent » (il fut comédien, ministre de la Culture durant quelques mois, professeur de physique, de mathématiques, de sciences sociales, de littérature, de français, fonda une école, se lança dans l’art lyrique, fut ténor avant de tâter du chant vaudou…), mais demeure, avant tout, citoyen haïtien.

"Je ne peux produire qu’en Haïti"

Lorsque ses amis s’exilent, embarquent pour Cuba, les Bahamas, l’Amérique, l’Europe ou le Canada pour fuir la dictature de Duvalier, Frankétienne refuse de quitter sa terre. « Plus par émotion, par folie, que par bravoure », concèdait-t-il, dans un sourire en 2004. Peut-être aussi par nécessité : « si j’étais parti à cette époque, je n’aurais peut-être pas pu revenir. Et là, ça aurait été la mort ! Non seulement la mort du citoyen mais aussi celle de l’artiste car je ne peux pas créer ailleurs qu’en Haïti. Je n’écris qu’en Haïti, je ne peins qu’en Haïti. En dehors d’Haïti, je ne peux écrire que de manière prosaïque, inhibée, paralysée, anéantie. Je ne peux produire qu’en Haïti », martèle-t-il.

Frankétienne plonge les racines de son art dans celles de son pays. Mais ne néglige pas l’apport de Lautréamont et de Rimbaud à la littérature moderne, les traités politiques d’Engels, ou les enseignements de l’astronomie et de la biochimie. Autant de pistes de réflexion qui viennent nourrir une œuvre aussi improbable et subversive – Mac’Abre, personnage central d’Ultravocal est la figure du mal absolu, et à travers elle, celle de Duvalier – que géniale, née d’un traumatisme d’enfant.

Fruit d’« un viol et d’un inceste relatif », il dévoile dans un sourire, le secret de ses origines : « Ma mère était une paysanne très pauvre, adoptée à l’âge de 13 ans par un millionnaire américain en poste en Haïti. Quelques mois plus tard, il y eut Frank Etienne… Mon père s’était levé la nuit ! Et pourtant ce n’était pas un jeune, il avait presque mon âge ! » Vite répudiée, la mère adolescente s’installe dans un quartier miséreux de Port au Prince et décide d’inscrire son « fils de blanc » dans une école de riches, une école française : « je vivais dans une famille et un quartier entièrement créolophone.

Le premier jour, à l’école, une religieuse m’a demandé, en français, mon nom. Je n’ai pas compris, elle a répété sa question plusieurs fois puis est repartie, pensant avoir à faire à un enfant difficile. C’est un de mes petits camarades qui m’a dit en créole (lui était bilingue) : “petit macaque, on vient de te demander ton nom !” », raconte-t-il avant de préciser que date, certainement, de ce jour-là la naissance de l’écrivain Frank ?étienne : « Je suis rentré chez moi en pleurant, mais ma mère ne voulait rien savoir, je devais rester dans cette école et comme à la maison personne ne parlait français, j’ai appris seul dans un petit dictionnaire Larousse, puis dans les livres. J’ai eu très tôt un rapport privilégié aux mots, à leur matérialité, à leurs sons, leurs couleurs, leurs saveurs… il y avait des mots acides, des mots veloutés. C’est ce qui m’a tout d’abord conquis, ce qui m’a fasciné : la musique de la langue française ! Cela m’a beaucoup marqué et explique que mes livres sont, au départ, un travail sur les mots, sur la langue », expose doctement l’auteur de Dézafy (premier roman en langue créole) ou de L’oiseau schizophone.

Mythe ou réalité ? Peu importe, Frankétienne, « le diable », « le grand sorcier vaudou » fait désormais partie du « patrimoine national haïtien » et la légende finit par prendre le pas sur l’Histoire. L’on raconte même que l’écrivain aurait été arrêté par la garde rapprochée de Duvalier, mené devant le peloton d’exécution, et que d’un seul regard, il serait parvenu à faire renoncer ses bourreaux. Surprenant ? Peut-être moins que d’avoir traversé, sans trop d’encombres, les dictatures successives en publiant des titres aussi subversifs que Mûr à crever, l’histoire de ces haïtiens qui, par milliers préféraient se jeter à la mer au risque de se faire dévorer par les requins plutôt que de vivre sous le régime de Duvalier.


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