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Nous sommes tous des grands pingouins

dimanche 5 mars 2017, par Emmanuel Lemieux

Jean-Luc Porquet, Lettre au dernier grand pingouin, Paris, Verticales.

Société. Les martinets vivent en bande volante quasi permanente, se nourrissent, copulent, dorment au-dessus de la Terre des fous et ne se posent que rarement au sol qu’ils sentent très hostile sous leurs pattes trop fragiles. Les martinets ont survécu au massacre des humains, pas les grands pingouins qui se sont volatilisés de la surface terrestre depuis 1844. Les martinets ont fait le choix de voler, les grands pingouins ont préféré se regrouper en société terrienne pélagique, voir leurs ailes devenir inopérantes -mais se mouvoir avec des aisances de torpille jusqu’à 200 mètres de profondeur-, prendre de la taille, du poids et du gras. C’est ce que l’on apprend dans Lettre au dernier grand pingouin, un beau livre sur la disparition. La vraie. Celle des non retours. Celle de la perte et de la mémoire qui s’absente. Quelques dizaines de spécimens de grand pingouin vous regardent de leur bêtise en billes de verre et de foin, pour l’éternité, dans des vitrines de musée. De cette vie jadis grouillante et peuplante, ne nous reste plus aussi qu’une douzaine d’oeufs énigmatiques dont les coquilles parsemées de traces bleues évoquent un rêve à la mescaline d’Henri Michaux.
Jean-Luc Porquet, journaliste au Canard Enchaîné, récite les deuils de la nature. Mauvais conscience de son journal (admirateur sans frein des austères Jacques Ellul et Orwell, pourfendeur des centrales nucléaires et de la vie agro-industrielle), il a remonté l’horloge du désastre, et comme il a le sens du timing, son livre est sorti le mois même ou un rapport du WWF plantait un clou en or dans le cercueil de la biodiversité. Bienvenue à l’aube de la 6e extinction.

Un beau livre sur la disparition. La vraie. Celle des non retours.

Car si les grands pingouins ont disparu, c’est que l’homme leur a forcé la main. Apparu il y a trois millions d’années, Européen de l’Atlantique nord, le volatile est devenu la proie idéale des marins, lorsqu’il nidifiait en toute vulnérabilité et en masse débonnaire sur des îles islandaises. Chassé, pourchassé, il pensait trouver son répit sur l’île d’Eldey qui fut son tombeau. Le grand pingouin a été décimé de façon industrielle pour sa viande, son duvet et ses plumes. Ses os et ses oeufs firent également l’objet de flambées spéculatives post-mortem. Depuis, Eldey est devenu un sanctuaire protégé par la technocratie pour favoriser la biodiversité, et face à ce cénotaphe de pierre noire battu par les vents et l’écume, on a édifié repentant une statue du grand pingouin sur la péninsule de Reykjanes. Avec la leçon de choses de Jean-Luc Porquet qui fait souvent mouche, le grand pingouin a au moins droit à son mausolée de papier. D’ici à la fin du siècle, des centaines d’espèces terre-air-mer atteindront le seuil irréversible de la disparition.
L’essai de philosophie écologiste ausculte tout ce qui disparait, s’efface à jamais et se détruit sur la planète, mais aussi, interroge les idées sur la nature, notre rapport aux animaux et ces influences et croyances qui nous meuvent, nous mènent par le bout du nez et rendent très difficile les nécessaires réformes ou actions collectives et simultanées pour stopper la marche de la mort. Le technocapitalisme a l’oeuvre est aussi terrifiant que silencieux, il ne sait pas s’arrêter. Porquet écrit notamment des pages très fortes et convaincantes sur l’état actuel et apocalyptique des océans. De quoi réactiver l’idée de corsaires qui s’attaqueraient impitoyablement à tout prédateur industriel malhonnête.

C’est un beau livre mais qu’il faut nous lire avec des antidépresseurs, ou un verre de rhum, comme le dernier. À la santé des grands pingouins fantomatiques mais aussi à celle des merveilleux coccolithophores, et plus égoïstement, à la nôtre.

Publication : octobre 2016.


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