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Nous sommes tous des joueurs Bouriates

samedi 1er septembre 2012

Dans « Jouer », Roberte Hamayon réfléchit à une anthropologie délaissée, celle du jeu, en s’inspirant de ses observations en Sibérie. Troublant et universel.

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Chercheuse de Chaman (Dessin ©Darius)
Roberte Hamayon, (1939), anthropologue, est directrice d’études émérite à l’Ecole pratique des Hautes études et médaille d’argent du CNRS. Après avoir été a été chargée de langue mongole à l’Inalco, elle a été l’une des chercheuses pionnières du CEMS (Centre d’Etudes Mongoles et Sibériennes) en 1969. Ses terrains de prédilection depuis les années 70 sont ceux des peuples de la Mongolie et de la Sibérie méridionale (Bouriatie). Ses études sur le chamanisme sibérien font autorité, notamment La Chasse à l’âme, une esquisse d’une théorie du chamanisme Sibérien (Ed. Société d’ethnologie, 1990).

Anthropologie. En soi, l’exercice anthropologique vers lequel essaie de nous entraîner Roberte Hamayon, ressemble une petite facétie intellectuelle stimulante. Elle lui a été suggérée, comme un défi, par le sociologue et grand porte-clés du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), Alain Caillé. En substance : même si les enfants jouent sérieusement, le fait de jouer n’est pas essentiellement cantonné aux réjouissances de l’enfance, ce paradis vite perdu. Truisme ?

C’est avec une première surprise que la chercheuse, et nous avec, réalisons que l’anthropologie a plutôt snobé l’espace du jeu. Elle lui préfère très largement celui du sport, des rites ou encore de la performance artistique - dont la production et son photocopillage de gloses se marchent désormais sur les pieds.
L’anthropologue de la Bouriatie montre bien comment le jeu s’est peu à peu substitué à l’esprit du jouer. Le sport et ses règles sans lesquelles le sport n’existerait pas, les rites et leurs rigidités constitutives qui n’aiment pas vraiment l’inattendu, mais aussi le jeu théâtral, diplomatique ou financier ont ainsi recouvert la notion polysémique du jouer. Mais la définition reste embarrassante, têtue, et « quelque chose dissuade donc les anthropologues de faire du jeu un objet de recherche à part entière. » Pour cette exploration réflexive, l’auteure s’appuie sur la remarque-boussole d’un Roger Caillois (1957) : « Unicité du jeu (play), diversité des jeux (game) ». Le livre de réflexions se nourrit également des travaux d’un Grégory Bateson et d’un Johan Huizinga, faisant émerger la définition du jouer comme « une modalité de l’action » à part entière. Jouer serait donc un « faire » qui ne relève pas de celui de la vie quotidienne, mais d’une action qui s’exécute autrement et ailleurs. Et pour mieux l’évoquer, il n’est pas inutile ni absurde de faire un détour par le chamanisme sibérien, ce qui est la spécialité de cette anthropologue.

Roberte Hamayon tire le fil scientifique qu’elle connaît bien, celui des jeux immémoriaux pratiqués en Mongolie et Bouriatie, pour dévider une pelote universelle. C’est que pareilles à la Rome des jeux du cirque, la Mongolie et la Sibérie confèrent à leurs événements, une place symbolique à haut niveau, celle d’« une manifestation collective d’importance sociale et politique majeure » qui s’apparente à une fête nationale. On est loin et ailleurs du jeu contemporain, mondialisé et consubstantiel à l’économie de marché dont les Jeux Olympiques constituent l’exemple éclatant par excellence. Avec la condamnation par l’Eglise chrétienne des jeux du cirque, rappelle Roberte Hamayon, l’Occident, lui, s’est peu à peu détaché du jeu, le mettant à distance et le dépréciant au fil des siècles, le vidant surtout de son sens religieux et de sa ritualité. La conception du jeu a bifurqué, créant une branche des divertissements et des bonnes manières et une autre de l’art militaire, puis du sport qui désormais souverain ne se conçoit pas sans compétition. Rien de tout cela avec les Jeux mongols et bouriates. Les plus de 200 000 Bouriates recensés en 2002 forment un peuple qui vit dans la région du lac Baïkal, à la charnière du monde de la steppe et celui de la forêt. Leurs jeux, même si certains d’entre-eux ont disparu ou ont été transformés au cours du XXe siècle, perdurent. La langue mongole a son verbe « Naahada » (Jouer). Il peut être pris dans le sens de se divertir, de plaisanter, d’évoquer le mouvement du vent ou des étincelles, d’indiquer une parade nuptiale d’oiseaux, de désigner l’acte sexuel (« faire jouer le poisson ») sans oublier le marivaudage bouriate.

Même exsangues de toute référence religieuse, les Jeux de Mongolie et de Bouriatie restent puissamment identitaires. « Dans toute la Sibérie, les Jeux qui faisaient partie jadis des rituels chamaniques survivront à l’élimination par le pouvoir soviétique des chamanes qui les dirigeaient », explique Roberte Hamayon. Ce mois de juillet 2012, comme depuis des siècles, les peuples mongols se sont livrés à la fête dite des Trois Jeux Virils. Ces jeux collectifs convoquent la danse, la lutte et le tir à l’arc, mais sans aucune recherche de compétition ou de hiérarchisation (une récompense est même prévue pour les perdants). Ils ont changé au fil du temps, des accidents et des mentalités. La figure du chaman s’est effacée. Les femmes mongoles participent aux Jeux Virils, notamment le tir à l’arc. Au symbole éclatant du tireur à l’arc jouant l’habileté, s’est plutôt imposé celui du lutteur champion. En suivant les interactions de ce jouer bouriate, Roberte Hamayon éclaire les différentes facettes d’une modalité de l’action, particulière et pourtant si loin si proche. S’y déploient, participent et renforcent dans ce cadre fictionnel de sacralité et de ritualité, les rôles de l’apprentissage, du corps, de la chance, de l’émotion, de la ruse ou de la stratégie, sans oublier la métaphore.

Un regret toutefois, la lecture de l’étude réclame une participation motivée. Il est dommage que l’éditeur n’ait pas plus poussé l’auteure à moins… jouer les rituels de l’écriture académique. La vitalité des idées et la fluidité des propos argumentés en pâtissent parfois.
Mais subsiste quelque chose de fascinant et de franchement émouvant dans ce jeu de miroir bouriate, poli par Roberte Hamayon. A suivre le chaman danseur qui joue les esprits animaux, la chance à la chasse ou la représentation agonistique jusqu’aux activités d’un geek hyperindividualiste, censément autonome, qui se démultiplie dans le virtuel des jeux non-corporels , le jouer, comme besoin humain profond, sait créer de nouveaux rituels qui n’ont rien d’informel ni de hors-sol.


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