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O rapaz que pega (le garçon qui attrape)

jeudi 10 novembre 2011, par Jacques Secondi

Les chroniques immergées d’un pays émergent

Je vous écris de Sao Sebastiao, (Etat de Sao Paulo). Il me fallait absolument faire un cadeau. L’intention était de ne ressortir de la boutique qu’après avoir trouvé quelque chose à acheter. A l’intérieur, c’était un bric à braque d’objets colorés, en bois, en tissu, en pierre, en matériaux de récupération. Je me mis à les inspecter un à un. Qu’est-ce qui fait que, à un moment donné, on est conquis par une chose inanimée ? Une étincelle, une intuition, un demi-sourire qui soudain vous plisse les lèvres ? On imagine l’être de matière pouvoir changer d’emplacement et de destin. Mais ce jour-là, hélas, l’instant magique ne se manifestait pas et mon entreprise de passage au peigne fin du stock de la boutique ne donnait aucun résultat.

Mais lorsque je lui indiquai que je voulais l’acheter immédiatement, elle me fit savoir que ce n’était pas possible.

J’allais me résigner à acquérir un jeu d’échecs en pierre à savon sans grande personnalité. Lorsque soudain je le vis. Le petit cadre d’une vingtaine de centimètres de côté était accroché bien en hauteur sur la demi- cloison qui tombait du haut plafond de la boutique. Le tableau reproduisait avec une attendrissante naïveté une grande pelouse de fleurs représentée par un simple morceau de tissu multicolore au milieu duquel trônait un tatou blanc de bois sculpté en bas relief. Je me tournai vivement vers la vendeuse pour lui faire connaître mon choix. Elle prît un air gêné. Pourtant depuis notre entrée dans le magasin , je la sentais du coin de l’œil se réjouir à chaque fois que je montrai un peu d’intérêt pour un objet ou pour un autre, lui laissant ainsi pressentir la proximité de la vente. Cette fois, rien de tel. La jeune femme, au contraire, affichait à présent une mine désolée. Je commençai à me préparer à une déception. L’objet n’était peut-être pas à vendre, ou bien il était déjà réservé. J’en demandai le prix. Le fait qu’elle me réponde sans attendre me redonna espoir. Mais lorsque je lui indiquai que je voulais l’acheter immédiatement, elle me fit savoir que ce n’était pas possible.

-O rapaz que pega nao esta, dit-elle simplement. Je me traduisis intérieurement la phrase en français pour être sûr d’avoir bien compris. Littéralement : « le garçon qui attrape n’est pas là ». Il fallait me rendre à cette évidence inattendue : en l’absence du « garçon qui attrape », sujet affecté à ce lieu de vente avec pour mission de décrocher les objets exposés trop en hauteur pour les vendeuses, il ne me serait pas possible d’acquérir le cadre.

Je restai sans voix. J’avais un billet de 50 reais à la main, plus que nécessaire pour acheter le tableau. Mais mon argent, ni mon ardent désir d’en devenir le propriétaire, n’y feraient rien. Le tatou blanc haut perché restait pour l’heure inaccessible, hors d’atteinte, et la seule personne au monde habilitée à le faire descendre de ses hauteurs était, pour l’heure, absente. Je risquai une proposition : peut-être pourrai-je monter sur une table et tenter moi-même de décrocher l’objet. Elle accepta en riant, dépoussiéra une grosse table toute proche, tira d’en-dessous un lourd tabouret qui faciliterait mon ascension et me dit que je pouvais y aller.
Moins d’une minute plus tard le cadre disparaissait dans un joli papier cadeau. En sortant je croisais un gaillard longiligne qui me tint la porte d’un air nonchalant : le « garçon qui attrape » était de retour à son poste.


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