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Only Skin, l’essence de l’apocalypse

samedi 13 avril 2013, par Evariste Blanchet

Tags : Rackham , Sean Ford

Le récit dessiné de Sean Ford autour d’une station service familiale combine les registres du thriller, de la critique sociale et du suspense psychologique

Résumer la bande dessinée alternative à un salmigondis de récits post-underground ou autobiographiques que personne ne lit mais qui font éventuellement les délices des jurys du Festival d’Angoulême serait plus que malveillants : un véritable non-sens. Car ce qui a motivé la naissance des nouvelles petites structures apparues à partir de la fin du siècle dernier a été de pouvoir proposer des formes de bande dessinée qui échappaient au formatage ambiant.
Il faut reconnaître qu’avec la crise, les gros éditeurs ont diversifié leur catalogue pour maintenir leur chiffre d’affaires et leurs parts de marché. Des livres plus atypiques sont apparus, à la fois en terme de format et de contenu, mais l’album cartonné couleur demeure encore largement dominant : Blake et Mortimer, Largo Winch, Le Scorpion, L’Epervier et XIII continuent d’assurer les meilleures ventes. En outre, la politique de diversification reste très encadrée au point que seule une infime minorité de titres publiés chez des éditeurs alternatifs aurait pu trouver place au sein des gros catalogues. Reste que les formes proposées par la BD alternative portent leur influence au cœur même de l’industrie éditoriale.

Only Skin, nouveaux contes de la lente apocalypse ne déroge pas à ce constat. En terme de probabilité, le choix du format, d’une couverture non cartonnée, du noir et blanc induisent déjà un livre que le langage courant qualifie d’« indépendant ». Mais c’est encore le dessin qui constitue le meilleur marqueur. D’abord par le style, qui semble dérivé d’autres auteurs, mais sans qu’aucun nom ne parvienne à s’imposer avec évidence, ensuite par son niveau. Si l’édition alternative n’est pas avare de récits aux traits fragiles, dans les meilleurs cas en parfaite osmose avec le propos exposé, ici, très prosaïquement, le dessin manque de maturité. Cette faiblesse éclate dès l’ouverture du livre, avec la scène du cerf qui s’enfuit après avoir été dérangé par un bruit mal identifié. L’animal renvoie plus à un petit jouet en plastique qu’à un être vivant dynamique et vigoureux. Les personnages eux-mêmes pâtiront parfois de cette balourdise surtout dans les scènes simulant des mouvements rapides. De fait, le livre aurait été meilleur s’il avait été mis en images par des dessinateurs plus confirmés comme Kevin Huizenga ou Paulo Roca. Toutefois, ce qui aurait été disqualifiant dans un album standard où la réussite est attestée par la simple addition d’un dessin académique et d’un scénario en béton, ne l’est pas ici. L’arithmétique demeure inadéquat pour évaluer le livre de Sean Ford. Qui plus est, s’agissant d’une toute première bande dessinée réalisée par un auteur né en 1980, le lecteur est amené à faire preuve de magnanimité, sans trop avoir besoin de se forcer, une œuvre personnelle même imparfaite valant toujours mieux qu’un produit sans âme.

Remake de Paris Texas, de Rencontres du troisième type ou bien histoire policière ? La bonne idée est de ne pas dissiper cette incertitude et de la maintenir quasiment jusqu’au bout

La couverture, assez réussie, pose déjà quelques jalons : on peut s’attendre à du suspense, du mystère, sans pour autant savoir dans quel registre le livre va s’inscrire. C’est à peine si le titre suggère une éventuelle touche fantastique. Tout est encore possible dans les premières pages quand Cassie accompagnée de son jeune frère Clay arrive dans une petite bourgade paumée au fin fond des Etats-Unis pour reprendre la station service de leur père qui a mystérieusement disparu. Remake de Paris Texas, de Rencontres du troisième type ou bien histoire policière ? La bonne idée est de ne pas dissiper cette incertitude et de la maintenir quasiment jusqu’au bout. Elle subsiste d’autant mieux que chaque individu semble pousser le récit vers un registre différent (dramatique, policier, psychologique, social, politique) sans jamais que l’auteur ne se fixe sur un seul. Si les ressorts dramatiques restent ordinaires (Ce que perçoit Clay relève-t-il d’une réalité tangible, d’une hallucination, d’un rêve éveillé ?), ils participent de manière adéquate à créer une ambiance suffisamment forte pour maintenir l’intérêt du lecteur.

L’éditeur français précisait que la critique américaine avait établi une comparaison avec l’atmosphère de La Route de Cormac Mc Carthy ou le trait de Dylan Horrocks et de Craig Thompson. Je ne suis pas entièrement convaincu par toutes ces parentés tout en admettant qu’elles offrent un point de repère qui mérite discussion.


Repères :

Only Skin, nouveaux contes de la lente apocalypse, de Sean Ford, Rackham, 272 pages en noir et blanc, 21 euros. Sortie française : 22 mars 2013.


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